Des voiles et des vapeurs

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L'interdiction du « voile islamique » à l'école : voilà que ce « marronnier » politique nous fleurit en plein été. On n’épiloguera pas sur la coïncidence de cette proposition, faite à Genève par le PLR Pierre Weiss, et d'une campagne électorale, et on reprendra l' excellent résumé qu'en fait Charles Beer : faire « de l'école et de ses élèves un terrain de jeu politique pour régler les questions d'occupation de l'espace identitaire entre la droite et l'extrême-droite ». Le voile donne des vapeurs estivales à la droite, et la laïcité, là-dedans ? La quoi ? La laïcité ? ça se fait encore, ce vieux truc de radesoques toulousains ?

Tendre la main aux intégristes ? Un doigt suffit -si c'est le majeur...


Il y a dans l'argumentation du député PLR Pierre Weiss à l'appui de son intention de déposer un projet de loi cantonale interdisant le voile « islamique » à l'école (pour les élèves, puisque c'est déjà le cas pour les enseignantes depuis 2001)  un seul élément pertinent, dès lors qu'on fait abstraction du contexte électoral et des calculs politiques qui sous-tendent son annonce : la critique de l'arbitraire de la pratique actuelle des dérogations à l'interdiction (qui n'en est donc plus une, puisque l'on peut y déroger) du port du voile : au nom de quoi en effet autoriser aux unes ce qu'on interdit aux autres ?

La même question,  celle de l'égalité de traitement, qui est au fondement de la laïcité (et sans laquelle il n'y a que discrimination entre manifestations religieuses) se pose d'ailleurs à propos de l'interdiction, telle que les proposent plusieurs UDC cantonales,  du seul voile « islamique  » en tant que signe religieux, en même temps que l'on autoriserait d'autres signes religieux non moins ostentatoires, du T-Shirt « Jésus reviens ! » à la kippa. C'est ainsi que la loi française de 2004 interdit (c'est apparemment aussi l'intention du PLR genevois Weiss), dans les écoles publiques, non le voile « islamique », mais le port de toute tenue ou de tout signe manifestant « ostensiblement » une appartenance religieuse . «Ostensiblement», c'est-à-dire rendue volontairement visible même lorsqu'on ne cherche pas à la voir. Cette interdiction à la française, exceptionnelle en Europe, recèle cependant une grosse lacune dans son apparente simplicité laïque : elle ne s'applique qu'aux écoles publiques. Pas aux écoles privées, et religieuses, très souvent subventionnées par les collectivités publiques françaises -et ce sont vers ces écoles privées, religieuses mais subventionnées par l'Etat (ou la région) que vont se tourner, et expédier leurs filles, les parents réfractaires à l'interdiction du port d'un signe religieux « ostentatoire ». Les écoles privées genevoises ne sont certes pas subventionnées par le canton, mais ne se feront certainement pas... prier pour accueillir, contre paiement, les élèves que l'école publique refuseraient parce qu'elles porte le voile ou le foulard « islamiques ». Remplir Florimont au nom de la laïcité de l'école publique, le paradoxe vaudrait son pesant de foulards...


Une interdiction du voile ne serait donc légitime que dans le cadre d'une interdiction de tout signe religieux « ostentatoire », qu'il soit « islamique » ou non. Mais, sans même évoquer le port d'une croix gammée (la svastika étant par ailleurs un symbole religieux), arborer un t-shirt manifestant l'adhésion de qui le porte à une marque commerciale ne témoigne pas d'une aliénation moindre, et n'est pas moins attentatoire à la mission (soyons laïcards jusqu'au bout : disons plutôt la fonction...) de l'école que porter un voile, une kippa ou une croix. Et cette transformation des élèves en panneaux publicitaires ne nous paraît pas moins fréquente, ni moins aliénante, que leur transformation en manifestes confessionnels. Dans l'un et l'autre cas, l'exhibition d'un signe n'est pas seulement une affirmation personnelle d'adhésion à la foi ou la marque signées, mais aussi une pression sur les autres -et, s'agissant du voile, une pression sur les filles musulmanes ne le portant pas : vous devez faire comme moi si vous êtes une bonne musulmane...
Le « voile islamique » est le signe d'une discrimination à l'encontre des femmes, mais on peut s'attendre à ce que la liberté religieuse soit mise en exergue pour la justifier alors que cette vêture ne relève pas d'une prescription religieuse mais d'une prescription sociale, partagée jusqu'au milieu du XXe siècle par toutes les sociétés méditerranéennes. On verra (on voit déjà) le placebobo de la « diversité » nous être administré pour nous inciter à accepter des prescriptions aussi discriminatoires (et donc négatrices de la « diversité »...) que pourrait l'être leur interdiction... Qu'on nous le pardonne, mais nous sommes, une fois de plus, dans le « ni, ni », dans le double refus : le refus de la discrimination à l'encontre des femmes que signifie l'obligation faites à elles, et à elles seules, de porter un foulard ou un voile, et de le refus de la discrimination à l'encontre des filles portant ce voile ou ce foulard et que l'on propose d'interdire d'école publique...


La « paix religieuse » règne à Genève. Pas depuis très longtemps, et on admettra que, si récent qu'il soit, cet acquis vaut d'être défendu. Mais de grâce (pas divine), que l'on cesse de nous l'expliquer par la « diversité », alors que l'indifférence religieuse l'explique bien mieux. Nous ne sommes d'ailleurs pas de ceux pour qui, au nom de la « diversité », toute opinion (religieuse ou non) serait respectable.  S'il ne sert à rien d'interdire l'expression du racisme, de l'antisémitisme, de l'homophobie etc..., nous nous sentons toujours requis de les combattre. A l'école comme dans les parlements où le hasard, ou l'aveuglement de l'électorat, nous a conduit. Partout où la bête montre son mufle. En sachant que pour la combattre, il faut la voir. Il faut qu'elle se montre. Et donc, il faut la laisser se montrer -l'interdire ne la ferait pas disparaître mais la rendrait seulement plus difficile à combattre. 


Nous n'avons pas à tendre la main aux intégrismes : un doigt suffit -pour peu que ce soit le majeur.

Commentaires

  • Très Cher,

    L'argument selon lequel les élèves qui se verraient interdire le voile rempliraient les écoles privées ne tient pas.

    Depuis la loi française de 2004, la plupart d'entre elles le retirent en entrant à l'école, et on n'a relevé aucun problème. Ce qui démontre que ce que les islamistes (pas les musulmans, les islamistes) présentent comme une obligation absolue - bien qu'elle n'ait aucun fondement religieux - s'efface comme par enchantement à partir du moment où leurs intimidations communautaristes reçoivent une réponse appropriée.

    C'est l'argument-type des socialistes qui sont toujours tétanisés par le procès d'intention en islamophobie - et qui tiennent à ne pas perdre leurs lobbies musulmans de Vernier et Meyrin, accessoirement - je tiens à ta disposition un article de Marianne Extermann datant d'il y a 20 ans et qui disait déjà la même chose.

    Là dessus tchaô tovaritch j'ai à faire, mais juste une petite doc :

    http://www.lcp.fr/emissions/ca-va-ca-vient/vod/146556-un-voile-sur-la-republique

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