mercredi, 24 juillet 2013

Le pierre et le vent, 24 juillet, d'elle

Zassoulitch.jpgJ'ai tardé à te répondre, ne t'en inquiète pas. Ce qui nous tenait était exigeant, mais nous ne renonçons à aucun de nos projets : ni de le tuer, ni de te libérer. Et c'est toujours à toi de choisir l'un ou l'autre. Et puisqu'à ta manière, tu es hégélien, dis-toi que c'est le vainqueur qui a raison. Moi, je préfère les vaincus, puisque c'est pour eux que je me bat, mais en cela aussi nous différons...


Mais si tu te dis que c'est le vainqueur qui a raison, dis-toi aussi que tu a été vaincu. Et souviens-toi que nous ne te proposons que d'avoir enfin raison. Sans avoir besoin de devenir cette machine à détruire que tu voulais être, et qui n'a finalement détruit que l'un de ses camarades, s'est presque détruite elle-même, et a failli détruire tout le mouvement qui naissait. Tu a voué toute ta vie d'adulte à l'organisation d'une révolution que tu n'as pas organisée. Et tu l'as écrit : le révolutionnaire (et tu parlais de toi) « n'a pas d'intérêts particuliers, d'affaires privées, de sentiments, d'attaches personnelles, de propriété, de nom. Il a rompu tout lien avec l'ordre public et avec le monde civilisé tout entier, ses lois, convenances sociales et règles morales »... c'est bien ton portrait, mais ton portrait aujourd'hui, là où tu es. Tu disais n'accepter de vivre dans la société, dans le monde qui se croit civilisé, que pour le détruire -et bien c'est lui qui t'as presque détruit. Tout est dans ce « presque »...

Nous savons bien qu'entre nous et le pouvoir, nous avons engagé une lutte à mort, une lutte qui nous condamne aussi sûrement que nous voulons le condamner. Mais cette lutte, nous la menons pour quelque chose, pas seulement pour détruire... tu disais du révolutionnaire, de toi, donc, qu'il méprise l'opinion publique, la morale de la société, et tous les « tendres sentiments qui rendent efféminé » -parce que, bien sûr, c'est une dégradation, que d'être « efféminé »... tu disais qu'il fallait exclure de nous « tout romantisme, toute sensibilité, enthousiasme et engouement » et ne garder en soi que ce qui contribue au triomphe de la révolution... Vois où cela t'a mené...

Tu es seul. Crois-tu pouvoir être encore ce révolutionnaire que tu voulais être, en restant seul ? Crois-tu que l'on puisse être révolutionnaire tout seul ? Tu sais bien que non... Tu sais bien que tu as besoin des autres... Et maintenant, nous, les autres, justement, nous te disons que nous avons besoin de toi.

Nous n'avons pas besoin de toi comme d'un instrument, nous en avons besoin comme d'un homme, debout. Nous n'en avons pas besoin comme d'une arme, mais comme d'un armurier. Nous en avons besoin pour ce que le Vieux disait de toi : « un héros sans phrase, un croyant sans dieu ».

 

 V.

 

00:00 Publié dans Fiction, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : révolution, terrorisme | |  Facebook | | | |

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