Retour sur la Pentecôte : Férie irreligieuse

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« Et quand ce vint au jour de la Cinquantième, qu'ils étaient tous ensemble en un même lieu, il se fit soudainement un son du ciel, comme s'il eût couru un roide vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis, et virent comme des langues de feu qui se départaient, lequel feu se posa sur chacun d'entre eux, dont ils furent tous remplis du Saint Esprit, et commencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit leur en faisant la grâce » (Actes 2:1-4, traduction Castellion). Sortant de Pentecôte sans avoir reçu cette grâce, les langues de feu ayant été dissipées par le mistral et aucune autre langue que la nôtre (sinon la langue de bois dont nous usons parfois lorsque nos basses fonctions nous y contraignent) ne nous ayant été donnée, nous nous demandons ce que cette fête chrétienne, et toutes les scansions religieuses de nos calendriers, peuvent bien encore signifier pour nous et toutes celles et tous ceux qui ne les prennent que comme une occasion bienvenue de se « débrancher » quelque peu...

Le savoir ne préserve  pas de la bêtise,  mais l'ignorance la produit

Plus une société se sécularise, se laïcise, prend distance avec ses sources religieuses (toutes les sociétés en ont, quoi qu'elles soient capables d'en faire ou de s'en défaire..), plus ces sources deviennent objets d'études, et plus ces études deviennent nécessaires, portant sur les croyances, les rites, les pratiques, les réflexes... et tout ce qui subsiste dans les champs laïcisés de références religieuses spécifiques, même homéopathiquement diluées (après tout, ici, noël et pâques sont fériés... mais ceux qui les célèbrent savent de moins en moins ce que signifient ces fêtes dans la religion qui en a fait des fêtes). Et plus, aussi, il devient nécessaire que les résultats de ces études soient connus, et communiqués. C'est affaire de culture et de mémoire, la première n'allant pas sans la seconde. Mais c'est aussi affaire de liberté individuelle, et collective. De liberté religieuse et irréligieuse. Après tout, que la religion devienne objet d'étude et non plus de foi, qu'elle soit « objectivée » comme n'importe quelle manifestation humaine, est une démarche profondément laïque, en ce qu'elle nie tout statut particulier à quelque religion que ce soit : répondant à plusieurs postulats déposés au Conseil National après le succès de l'imbécile initiative antiminarets, le Conseil fédéral a rendu public un rapport concluant à l'inutilité de mesure spécifiques d'intégration des musulmans en Suisse, étant donné que la plupart d'entre eux ne ressentent ni ne posent aucun problème d'intégration liés à leur appartenance religieuse.
Il en va ainsi des religions comme des civilisations, dont Valéry disait qu'elles meurent comme les hommes. Mais ce qui meurt ne disparaît pas : nous sommes tributaires des civilisations mortes, nos langues, nos écritures, nos références symboliques, mais aussi nombre de nos références politiques, en viennent. Et dans cet héritage, les religions ne comptent pas pour rien. Au point que, si paradoxal que cela soit, les incroyants et les agnostiques, et les plus laïcards des défenseurs de la laïcité, les connaissent souvent mieux, ne les pratiquant pas (ou plus), que ceux qui les pratiquent ou en révèrent encore quelques rites, n'en connaissent plus grand chose. Et n'en connaissant plus grand chose, en connaissent encore moins des autres religions que la leur (ou ce qui en reste). Et ne connaissant pas grand chose des religions, ne comprennent pas grand chose au monde qui les entoure, aux conflits qui le traversent, et à l'histoire qui l'a accouché. D'où, incidemment, l'utilité -pour ne pas dire plus- d'un enseignement des grands textes fondateurs des cultures et des civilisations, grands textes qui ne sont certes pas tous religieux -mais dont on ne peut exclure les grands textes religieux sans priver cet enseignement de son sens et de son utilité. Que peut-on comprendre aux guerres de religion si on ignore tout des religions qui se font la guerre ? de l'histoire de Genève si on ne sait pas ce qu'est le calvinisme ? des Croisades si on ne sait rien de l'islam ? Et du christianisme si on ne dit rien du judaïsme ?

Connaître quelque chose des religions ne fait pas plus devenir religieux que connaître quelque chose d'une pathologie ne fait tomber malade, dès lors que ce qui se justifie est un enseignement des religions, pas un enseignement religieux; cette connaissance en nourrit d'autres, et ces autres la supposent : quelle histoire de l'art pourrait tenir, qui omettrait l'art religieux ? et quelle histoire des idées politiques, qui ferait l'impasse sur celles, des pires aux meilleures, qui ont emprunté aux convictions religieuses de ceux qui les ont professées ? Et finalement, si l'on évoque les institutions religieuses, les églises, les fondamentalismes, les intégrismes : comment les combattre si l'on ne sait rien de leurs origines et de leurs idéologies ? Le savoir, certes, ne préserve ni de l'intolérance, ni de la bêtise. Mais à coup sûr, l'ignorance les produit. Comme elle produit, aujourd'hui, la réduction de la culture à de la consommation de marchandises culturelles, et des fêtes religieuses à une course dans les grands magasins.
Cela écrit, on peut parfaitement se passer de religion (c'est une des plus vieilles ruses du christianisme et de l'islam que d'affirmer que tout athée est un croyant qui s'ignore ou se refuse -cela part du principe qu'on ne peut qu'être croyant, que la divinité est d'une telle évidence qu'on ne peut la nier que par jeu, par provocation ou par aveuglement), comme l'on peut aussi, si l'exercice nous tente, nous en inventer une qui soit la moins encombrante, la plus innocente et la moins prescriptive possible : En 2009, un site rituel composé des restes d'une quarantaine de dugongs a été découvert à Umm al-Quwain, aux Émirats arabes unis. Il a été daté de 3500 à 3200 avant Jesus Christ.  Le culte du dugong précèderait donc tous les monothéismes (même celui d'Akhenaton).
On veut nous convaincre qu'il n'est pas possible de concevoir une société humaine sans religiosité ? Le culte du dugong vaudra alors bien les autres, sur lesquels il aura toujours l'avantage décisif de ne pas se prendre au sérieux...

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