mardi, 26 mars 2013

On voudrait pas lasser, mais... Encore les prisons ?

Encore les prisons ? Mais c'est une obsession, chez vous... Non, pas une obsession, mais, outre quelques moments de notre modeste vie personnelle,  une sorte de devoir :  ceux qui veulent couvrir Genève de geôles ne se lassent pas, eux, de faire de leurs pulsions pénitentiaires la colonne vertébrale de la politique pénale de la République. Quitte à tordre les statistiques afin de faire diminuer artificiellement le taux d'occupation de Champ-Dollon pour que l'on cesse de les accuser de « bourrer la tôle » par une politique du  « tout sécuritaire » que  l'ancien Procureur général Bernard Bertossa dénonce comme un leurre, et une incitation à la désignation de l'étranger comme une menace en soi, alors qu'il y a une criminalité locale qui n'a rien à voir avec l'immigration, et que la désignation de la criminalité  « importée » comme la menace principale repose sur une perception bancale de sa réalité :  les mendiants rrons menacent moins la sécurité à Genève que les oligarques, mais ce sont le premiers que l'on pourchasse : les seconds, on les cajole...


Dans une impasse meublée de discours...

Deux intéressantes opérations statistiques se sont produites à quelques jours d'intervalle à Genève : le 8 mars, l'Office cantonal de la détention (notre bon vieux Service pénitentiaire...) a décidé de ne plus tenir compte des détenus de l'unité de la Pâquerette, à Champ-Dollon même, ni de ceux des unités cellulaires de l'Hôpital cantonal et de Belle-Idée dans le recensement des détenus de Champ-Dollon, alors que ces trois unités sont toutes sous la responsabilité de la prison et que ce sont les gardiens de Champ-Dollon qui y officient. Et hier, la publication des statistiques de la délinquance et de la criminalité genevoise ont donné au ministre cantonal de la Sécurité l'occasion de plastronner -un peu plus modestement qu'à l'habitude, et en étant aimablement taclé par la cheffe de la police : la «  criminalité »  (du moins celle qui a produit des interventions policières) aurait diminué à Genève de 9 % en 2012 par rapport à 2011 ? Mais elle y est toujours plus élevée qu'en 2010, 2009 ou 2008. On est dans un trend connu, en forme de yo-yo : une année ça monte, une autre ça descend, et les gesticulations politiques n'y sont pour rien.

Nous vivons depuis des années, s'agissant des politiques pénales et pénitentiaires, dans une impasse que nous ne sommes capables que de meubler de discours. Cette impasse, c'est celle d'un droit pénal à la fois punitif et rétroactif. Punitif, puisqu'il applique une sanction à un acte qu'il proscrit. Rétroactif, par conséquence, puisqu'il ne punit, en principe du moins, que des actes qui ont été commis, et qu'il n'inflige cette punition qu'au terme d'une procédure précise, passant par des étapes successives, toutes nécessaires : l'enquête policière, le jugement, l'exécution de la peine. Mais l'« insécurisation » de la population, et le choix délibéré des « politiques » de la traduire en renforcement des lois préventives et répressives, transforme progressivement ce droit punitif et rétroactif en droit préventif, c'est-à-dire comportant des possibilités de sanctions d'actes qui n'ont pas encore été commis, et dont on ne peut que soupçonner qu'ils pourraient l'être -des virtualités d'actes punis par des sanctions qui, elles, n'ont rien de viruel. On ne punit plus des coupables attestés mais des coupables potentiels, qui devront désormais prouver qu'ils n'avaient pas l'intention de commettre ce qu'on les accuse d'avoir voulu commettre. Dans le droit pénal tel que nous le connaissons encore, tout accusé est présumé innocent, et c'est à l'accusation de prouver qu'il est coupable -dans le droit pénal préventif, tout accusé est présumé coupable et c'est à lui de prouver qu'il est innocent. Ce renversement du fardeau de la preuve est un renversement du droit -et même un renversement de la philosophie : pour punir quelqu'un d'un crime qu'il n'a pas encore commis, il faut que rien, ni changement d'intention, ni accident, ne puisse, sinon cette punition, entraver quelque chose qui relève du destin, d'un destin aveugle et absolu.
Mais combien d'actes et de pratiques actuellement pénalisées devraient cesser de l'être, et combien de personnes pourraient ne plus être détenues grâce à cette dépénalisation (de la consommation de drogue, de la mendicité, du bonneteau, de l'infraction à la loi sur le séjour des étrangers) ?
A Genève, Pierre Maudet considère agir « de façon républicaine et responsable»  en bourrant les prisons avant que de les multiplier pour les bourrer encore... Quant à la coprésidente Verte de la Commission des visiteurs officiels des prisons, Catherine Baud, elle fait du Maudet verdi : « La population veut des arrestations, la criminalité augmente. Nous sommes dans une impasse. L'angélisme, c'est fini »... Quel angélisme ?  De toutes les fonctions assignées à la prison, la seule qu'elle remplit réellement est celle de la séparation de la population carcérale du reste de la société (et encore : aucune prison n'est hermétique...).  Toutes les autres fonctions se sont révélées soit totalement illusoires (la dissuasion, la rééducation, l'amendement), soit pourraient désormais être remplies sans recours à la prison. Du «surveiller et punir»  analysé par Michel Foucault, il ne reste donc rien. Mais ce rien inspire toujours les politiques...

La question « peut-on se passer de la prison » se pose dans les mêmes termes que la même question posée à propos de la torture ou de la peine de mort : les adversaires de leur abolition ont toujours répondu aux abolitionnistes : « c'est bien beau, mais par quoi allez-vous la remplacer ? »... la torture a été remplacée par l'enquête, l'aveu par les preuves, la peine de mort par la prison. Un pas supplémentaire devrait être fait, en passant d'une logique de la punition à une logique de la réparation du crime ou du délit commis, tant que réparation il peut y avoir (elle est évidemment impossible pour les meurtres, les viols, les mutilations...); or le détenu condamné ne répare rien de ce qu'il a commis qui pourrait être réparable. Et d'ailleurs,  la prison n'est pas surnommée pour rien l'« école de la délinquance et du crime »...  Alors tant qu'à faire, intégrons-la dans le dispositif d'apprentissage, et on aura bien fait la nique au père Hugo pour qui «  ouvrir une école, c'est fermer une prison » : à Genève, en ouvrant une prison, on ouvrira aussi une école : celle qui ramènera en prison.

14:49 Publié dans Genève, Justice, Politique, Sécurité, insécurité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : prison, champ-dollon | |  Facebook | | | |

Commentaires

Avec un bracelet électronique, un détenu pourrait très bien se voir confier des tâches d'intérêt général qui lui permettraient de rester en contact avec la société, évitant ainsi non seulement des coûts faramineux d'internement, mais l'école de la délinquance ainsi que la réinsertion.

Écrit par : Pierre Jenni | mardi, 26 mars 2013

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