jeudi, 07 mars 2013

La nuit, les jeunes, les bars, les habitants...

Retieeeennnns, la nuiiiiit....

Samedi dernier, plusieurs centaines de djeuns -500 selon la «Tribune de Genève», 800 selon d'autres sources (de jouvence), ont manifesté à Plainpalais contre la décision des autorités cantonales de refuser à 28 bistrots l'autorisation de fermer à deux heures plutôt qu'à minuit (décision révoquée d'ailleurs par ces mêmes autorités il y a quelques jours). Décision parfaitement incohérente, parce de deux choses l'une : ou on privilégie une logique de marché, et on laisse tous les lieux publics de consommation ouverts autant qu'ils le veulent, ou on privilégie une logique de besoin (tempérée du souci de limiter les nuisances pour les habitants des quartiers concernés), et on opère une sélection entre eux, mais avec des critères cohérents et intelligibles. Reste que la « question de la nuit » reste posée, et avec elle celle de sa marchandisation.


 

Vous voulez des « lieux festifs nocturnes » ? Prenez-les !

Que réclament-ils aujourd'hui, « les jeunes », qu'ils ne puissent prendre sans avoir à le demander, et qu'ils prenaient hier sans autre forme de procès ? On s'adresse désormais à la police du commerce pour qu'elle accepte de prolonger des heures d'ouverture de bistrots, quand on allait occuper des lieux qui nous convenaient pour y faire ce qu'on y voulait, sans demander à quelque autorité que ce soit quelque autorisation que ce soit. On squattait ? Désormais on quémande. C'est d'ailleurs la fermeture, autoritaire et violente, des squats, de leurs bistrots, de leurs salles de concert, de leurs lieux de rencontre alternatifs, qui a concentré dans les bistrots de quelques rues de quartiers d'habitation la clientèle nocturne qui avait plutôt accoutumé de passer sa nuit précisément dans ces lieux dont l'éradication était devenue une priorité politique, mais qui étaient autant d'exutoires noctambules.
Pour aggraver encore la situation, au lieu de disperser les lieux « festifs » dans toute la ville, de telle manière que chacun en ait un dans son quartier, on les a concentrés, ou laissés se concentrer, dans des espaces de plus en plus exclusifs. Or ces espaces sont généralement (les rues basses de Genève faisant exception) aussi des espaces d'habitation, et si on sait bien qu'en allant habiter aux Pâquis on se retrouvera dans un quartier qui depuis plus d'un siècle est un quartier « festif », les habitants de Plainpalais ou de la Jonction n'ont pas, eux, choisi d'habiter entre quinze bistrots ouverts jusqu'à deux heures du matin : ce sont ces bistrots qui les ont rattrapés, faisant des rues dans lesquels ils se sont concentrés des espaces d'une sociabilité mesurée par l'entassement, et payée par l'inconfort des riverains.
Que la prolongation des heures d'ouverture de 28 bistrots ait pu être refusée (avant que d'être finalement, pour la plupart d'entre eux, acceptée) était certes navrant pour ceux à qui, patrons et clients des bistrots concernés, elle était refusée, mais ce n'était ni la mort du centre-ville, ni la mort de la nuit, ni la mort de Genève. Ni le retour de Calvin, que l'on convoque rituellement comme épouvantail à chaque fois qu'on ne sait plus quoi dire pour condamner une décision : il y a 28 débits de boisson qui ont failli ne pas obtenir l'autorisation d'ouvrir après minuit? C'est du calvinisme ! Mais qu'est ce que ce pauvre Calvin, qui sirotait paisiblement son ballon de Gamay au cimetière des Rois, entre André Chavanne et Grisélidis Réal, avait à y faire ?

Genève, comme toutes les villes comparables d'Europe (sans même parler des vraies « grandes villes »...) est confrontée à sa propre transformation d'une ville aux rythmes « à l'ancienne » (la ville vit de six heures du matin du minuit et dors, ne fût-ce que d'un oeil, de minuit à six heures du matin, seules quelques centaines de personnes travaillant à Genève en cette période, alors qu'aujourd'hui en Europe -et à Genève comme ailleurs- près d'un actif sur cinq travaille la nuit) en une ville aux rythmes multiples et contradictoires, tout l'enjeu étant de les rendre supportables les uns aux autres. On sait bien qu'on n'accepte de moins en moins le bruit (des autres) au fur et à mesure que l'on vieillit, et on le sait depuis qu'il y a des villes. Dans les campagnes, d'ailleurs, les citadins qui s'y sont installés portent plainte contre les derniers paysans parce que les cloches de leurs vaches ou le chant de leurs coqs « font du bruit », et exigent que les cloches des églises fassent silence pendant qu'eux roupillent.
Les villes ne se sont jamais arrêtées la nuit, mais elles s'y ralentissaient bien plus considérablement qu'aujourd'hui, et ces périodes de ralentissement sont de plus en plus courtes. Pour qui aime la nuit parce qu'elle est vacante et qu'on peut y être solitaire, il n'y a plus guère que de deux à quatre heures du matin que la ville offre, mais de moins en moins réellement, ce moment de latence et de liberté. Le marché nous a bouffé nos nuits, comme il a bouffé nos jours. La mercantilisation de la vie ne connaît plus de repos, la nuit se vend comme le travail. Nous dormons paraît-il une heure de moins que nos parents -mais que faisons-nous de cette heure ? Nous consommons. Dans les bistrots, dans des magasins ouverts 24 heures sur 24, ou devant notre télévision (laquelle émet elle aussi, depuis une trentaine d'année, 24 heures sur 24) ou notre ordinateur (l'internet n'a pas d'horaire).

C'est beau, une ville, la nuit, quand elle n'est pas encombrée, et si nous n'avons pas de nostalgie du temps où la nuit était calme, nous en avons du temps où elle était libre, où elle était le moment des « dérives » situationnistes, des complots, des amours clandestines.
Alors, à ceux qui se plaignent du manque de « lieux festifs nocturnes » à Genève, la réponse à donner est simple, et la nuit porte ce conseil : ces lieux, prenez-les, inventez les...

14:04 Publié dans Genève, Société - People | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : nuit | |  Facebook | | | |

Commentaires

Le principal coupable de cette situation c'est jean-Charles Rielle !

Écrit par : Victor Winteregg | jeudi, 07 mars 2013

Allons bon... qu'est-ce qu'il a bien pu faire ?

Écrit par : Pascal Holenweg | jeudi, 07 mars 2013

Étant l'instigateur de la votation sur la fumée passive et au vu de l'interdiction obtenue suite à ce vote, voila le résultat.

Les fumeurs sont dans la rue, les habitants ne sont pas contents ... etc.

Écrit par : Victor Winteregg | vendredi, 08 mars 2013

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