Initiative Minder : une bonne chose de faite, mais...

Imprimer

Minder, ou la nostalgie

On a appelé à voter pour l'initiative Minder, on l'a votée, on a fêté sa victoire, on a savouré les commentaires (un tantinet excessifs, mais on mettra cet excès sur le compte de la surprise) des media internationaux -mais on sait bien que ce texte triomphalement ratifié par le peuple (plus précisément : les deux tiers de la moitié de la population disposant du droit de vote) n'est pas un texte anticapitalisme, mais un manifeste nostalgique pour le retour à un capitalisme patrimonial où les propriétaires des entreprises (c'est-à-dire les actionnaires, c'est-à-dire les propriétaires du capital) y détiennent le pouvoir -eux, et non des mercenaires achetés à prix d'or, salariés à prix d'argent et remerciés à prix de platine.

Marignan 1515, Minder 2013, fin du mercenariat ?

Pour Libération, le vote à deux contre un en faveur de l'initiative Minder ressemble à un « Raz de marée » dans un pays jusqu'alors perçu comme le totem du capitalisme financier. Le Premier ministre français, jean-Marc Ayrault, salue une « excellente expérience démocratique » et des Suisses qui «  montrent la voie», et le Premier Secrétaire du PS, Harlem Désir, crie « vive les Suisses ». Bon, d'accord, mais on se calme : non seulement un vote comme celui de la Suisse serait parfaitement concevable (s'il était possible de l'imposer par initiative populaire) en France, en Italie, en Allemagne (c'est d'ailleurs l'avis de la Frankfurter Allgemeine), mais surtout, l'initiative Minder n'était pas une initiative de gauche (si elle avait été lancée par la gauche, elle aurait été battue à plate couture) même si elle n'aurait pu aboutir sans les votes de la gauche. Sa victoire n'est pas une victoire de la gauche, si elle est clairement une défaite de la droite -de toute la droite, UDC comprise. En renforçant le pouvoir des actionnaires, son dispositif renforce le pouvoir des propriétaires privés des moyens de production, et ne change rien à la situation de dépendance des salariés (des «loueurs de force de travail») : la revendication d'un pouvoir accru des actionnaires n'est pas une revendication de démocratie économique mais une revendication de suffrage censitaire, et des organisations d'actionnaires comme Ethos (qui d'ailleurs combattait l'initiative) ne sont pas des organisations révolutionnaires...

L''échec cinglant de la campagne de la droite en général et d'Economiesuisse en particulier, signale, au moins, la déconnexion du « monde économique » représenté par Economiesuisse de la réalité sociale et politique du pays, et de la force de la colère suscitée par les « rémunérations abusives ». Ce sont cette réalité et cette colère que les adversaires de Minder n'ont pas perçues, tout à l'écoute qu'ils sont de «supermanagers» vivant dans une sorte d'univers parallèle où il est naturel de recevoir 70 millions comme prime de départ. Et aujourd'hui encore, pour Economiesuisse, l'acceptation de l'initiative ne serait qu'un mouvement d'humeur, alors qu'elle est aussi une protestation contre  les inégalités de revenus, même si y remédier n'était absolument pas son objectif; or le revenu annuel moyen du Suisse moyen tourne, en gros, autour d'un millième de ce que le président de Novartis aurait dû toucher en quittant son poste et près de 450'000 personnes travaillent (légalement) en Suisse pour des salaires inférieurs à 4000 francs par mois : cela, c'est le monde réel, pas celui d'Economiesuisse.
Une ordonnance d'exécution de l'initiative pourrait entrer en vigueur début 2014. Au-delà, c'est d'une loi dont il sera question -et là, les divergences sont d'autant plus facilement prévisibles qu'elles sont déjà exprimées, et que la loi peut aller, comme le demande le PS, au-delà des exigences de l'initiative -ce que refuse évidemment d'envisager Economiesuisse.  Car la faîtière patronale, qui, si l'on en croit son président Rudolf Wehrli, n'as « pas commis d'erreur » pendant la campagne, bouge encore et attend de Thomas Minder qu'il « se fasse conciliant » après sa victoire...

Pour nous, maintenant, ce sont de vraies et bonnes initiatives de gauche qui sont à l'ordre du jour : l'initiative « 1:12 » de la Jeunesse Socialiste, pour la réduction de l'écart entre les bas et les hauts revenus, et l'initiative syndicale pour un salaire minimum, qui veut rehausser les bas salaires. Mais avant même ces initiatives, c'est l'application de celle de Minder qui va faire débat: le PS vient de demander que le Conseil fédéral le mette rapidement en vigueur, et demande aussi une réforme du droit des actionnaires (et donc du Code des Obligations) en vue (notamment) de soumettre à l'impôt sur les bénéfices les rémunérations supérieures à un million de francs, de carrément les interdire si la société a subi des pertes, de limiter la part variable des salaires, de différer le versement des bonus dépassant 20 % du salaire fixe, d'interdire le cumul des fonctions de président et de directeur général, et d'abolir les actions au porteur.
2013 ne sonnera pas plus la fin du mercenariat économique que 1515 n'avait sonné la fin du mercenariat militaire, et l'initiative Minder « n'annonce pas le grand soir », a prévenu  le président du PS, Christian Levrat. Le Grand Soir, évidemment pas. Mais le petit matin d'une longue journée de travail où il s'agira, dans la lancée, de se battre pour le salaire minimum, pour l'initiative 1:12, pour l'imposition des héritages, pour la fin des forfaits fiscaux.  La victoire de l'initiative Minder, même si elle était soutenue par la gauche, est une victoire du capitalisme traditionnel, contre le capitalisme financier et ses reîtres, pas une victoire des travailleurs. Il s'agisait de reconnecter les rémunérations aux performances des entreprises, pas de corriger les inégalités de revenus.
On se contentera donc de la défaite de quelques uns de nos adversaires, en espérant pouvoir en tirer quelques victoires qui soient nôtres, sur des propositions qui soient nôtres : le même jour où les Suisses acceptaient l'initiative Minder, les Jurassiens acceptaient l'instauration d'un salaire minimum et les Bâlois refusaient de prolonger les heures d'ouverture des commerces...

Lien permanent Catégories : Economie, Politique, Suisse 0 commentaire

Les commentaires sont fermés.