Vivent les révolutionnaires (morts) !

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Rallumez les feus !

Samedi, on était à une soirée en l'honneur de Rosa Luxembourg. Dimanche, à une matinée de la pièce de Dominique Ziegler sur Jean Jaurès*. S'apprêterait-on à entamer un marathon d'hommages aux révolutionnaires assassinés ? leur liste est longue, et à ne consacrer un jour qu'à chacun des plus connus d'entre eux (sans parler des millions d'anonymes tombés au champ d'honneur politique), on se retrouverait à l'orée des élections de cet automne, plus émus que ragaillardis par cette nostalgie. Emus, et inquiets : si ces morts nous paraissent si grands, ne serait-ce pas que les vivants, à commencer par nous mêmes, nous semblent trop petits ?

* elle se joue jusqu'au 3 février au Poche.  On réserve au N° +22 310 37 59

Se mettre debout peut vous transformer en cible,  mais rester assis n'a jamais grandi personne

« Eh ! bon Dieu ! Nous ne voyons que trop autour de nous la triste et désenchanteresse réalité : la tiédeur insupportable des demi-caractères, des ébauches de vertus et de vices, des amours irrésolus, des haines mitigées, des amitiés tremblotantes, des doctrines variables, des fidélités qui ont leur hausse et leur baisse, des opinions qui s'évaporent; laissez-nous rêver que parfois ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou des méchants plus résolus; cela fait du bien », tempêtait Alfred de Vigny (qui pourtant n'était pas le plus révolutionnaires des romantiques) en 1829. Deux siècles plus tard, prenons-en pour notre grade (quoique, bien sûr, la vitupération de Vigny ne pourrait aujourd'hui concerner que d'autres que nous, qui sommes droits, fiers et purs, entiers et sans compromissions). Nous avons donc communié samedi dans la mémoire de Rosa et dimanche dans celle de Jaurès. Avant que de reprendre, revigorés dans nos ascendances politiques, le cours normal de nos activités citoyennes, présentement sans grand risques. Nous nous gardons fort bien en tout cas, et rien d'ailleurs ne le requiert de nous ici et maintenant, de revivre ce que vécurent nos héros et héroïnes assassiné-e-s. Tant mieux pour nous. Mais si ailleurs qu'ici se mettre debout peut vous transformer en cible (dans de nombreuses régions du monde, chaque personne peut dire ce qu'elle veut, mais une seule fois, rappelle Amnesty International), rester assis n'a jamais grandi personne, même ici.

Nous ne risquons plus grand chose à défendre nos choix, si radicaux qu'ils soient ou veuillent paraître, et il y a désormais d'autres moyens, moins spectaculaires, de nous préserver des pièges et des compromissions du pouvoir que celui de nous faire assassiner par nos ennemis avant d'y être parvenus, comme Rosa ou Jaurès, ou en s'y étant rendu inquiétant pour d'anciens compagnons, comme Saint-Just ou Sankara, ou en l'ayant quitté pour reprendre le combat sur d'autres terrains, comme le Che.

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L'assassinat d'un révolutionnaire le sauve des disgrâces de la Realpolitik; l'assassinat d'un réformiste aussi, parfois : on ne sait ce que Jaurès, «radicalement réformiste», et d'autant plus radical qu'il était intègre,  aurait dit et fait s'il n'avait été assassiné au déclenchement de la Grande Guerre... aurait-il suivi Guesde et Hervé, réputés « plus à gauche » que lui, dans l'« Union Sacrée » contre l'«impérialisme allemand» (mais aux côtés des impérialismes russe et anglais) ou l'aurait-on retrouvé à Zimmerwald ? Quant aux révolutionnaires, la mort stoïque de Saint-Just, héroïque du Che, pathétique de Netchaïev, sauvage de Villa et Zapata,  Liebknecht et Rosa, effacent tout reproche et tout doute sur leurs actes précédents : une fois la Passion consommée, le mort est sans tache. On ne se demande plus ce qu'auraient valu Babeuf ou Rosa Luxemburg au pouvoir, on sait seulement ce que valurent ceux qui les assassinèrent : le plus souvent pas grand chose. Ou seulement le pouvoir qu'ils prirent ou gardèrent par ces assassinats.
Nous n'avons pas à sacrifier à un « devoir de mémoire », aux trop forts relents de contrition et de mauvaise conscience plus ou moins hypocrite. Il n'y a pas de devoir de mémoire qui tienne, parce qu'une mémoire posée comme un devoir n'est plus qu'un ressassement. Pas de devoir de mémoire, donc, mais une nécessité de mémoire. On ne peut savoir où l'on est, et moins encore où l'on va, si on oublie d'où l'on vient. Et nous venons d'une interminable cohorte d'assassinés, une autre « armée des ombres » que celle que célébrait Malraux évoquant Jean Moulin, mais pas moins héroïque.

Reste qu'être assassiné se mérite : cette mort, ni le parcours hugolien d'un Jaurès, n'est pas accessible à tout le monde. La guillotine sous laquelle finirent Babeuf, Théroigne, Ravachol et Saint-Just, les balles qui tuèrent Durrutti, Sankara, Guevara, Villa, Zapata, Malcolm X, Liebknecht, Rosa Luxemburg et Jaurès, la prison qui étouffa Netchaïev, les coups sous lesquels succombèrent Lumumba et Ben Barka, le poison qui emporta Socrate, le feu sous Servet et le pic à glace dans Trotski, nous ne les avons plus à craindre.
Ne serait-ce pas que plus grand monde n'ait plus grand chose à craindre de nous ?

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