Vers un financement du PS par les banques ?

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Le piège à fonds

Le Crédit Suisse, l'UBS et les caisses Raiffeisen proposent donc de financer les partis politiques (tous les partis politiques représentés aux Chambres fédérales, y compris le PS et les Verts, et non plus seulement, comme jusqu'alors -en tous cas pour l'UBS et le CS, les partis de droite). Et ça plonge quelques socialistes dans un abîme de perplexité  faut-il accepter ou refuser ce cadeau ? Et est-il bienveillant ou empoisonné, le cadeau ? L'Assemblée des délégués du parti en décidera le 1er décembre. On souhaite haut et fort qu'elle refuse ce piège. Les partis socialistes romands y sont d'ailleurs opposés, mais en Alémanie, la tentation est grande d'accepter ce financement, en l'enrobant de quelques précautions « éthiques », dont le poids reste incertain -mais dont on peut être à peu près sûr qu'elles finiront, le temps passant, par ne plus être que le vague souvenir d'une fugace mauvaise conscience.

Nous y'en a pas vouloir de ces sous

Se faire financer par des banques, des assurances, de grandes entreprises industrielles ou des supermarchés, dans la plupart des démocraties, c'est illégal. Pas en Suisse, ou le financement des partis politiques ne fait l'objet d'aucun encadrement légal. Le Conseil de l'Europe demande d'ailleurs à ses futurs Etats membres une législation sur le financement des partis. Si la Suisse, dépourvue d'une telle législation, n'était pas déjà membre du Conseil de l'Europe, elle ne pourrait aujourd'hui y entrer... L'action politique, les campagnes politiques, la promotion des projets et l'opposition aux projets des autres, tout cela coûte cher. La présence politique suppose donc des moyens financiers, mais politiquement, l'argent a une odeur, et si des partis comme le PS sont tenus de trouver les ressources nécessaires à leur action, ils sont tenus aussi de refuser les cadeaux empoisonnés de leurs adversaires. Or les grandes banques sont nos adversaires -elles ne sont pas des entreprises politiquement neutres, aux choix indifférents, mais des acteurs politiques de premier plan, dont à peu près tous les choix sont contradictoires des nôtres.

« Si les banques arrosent tout le monde, tout le monde sera mouillé», résume judicieusement la Conseillère aux Etats vaudoise Géraldine Savary. Parce qu'enfin, il faudrait tout de même qu'on se la pose, la question de savoir «pourquoi diable (les banques lâcheraient) un million par année aux partis politiques ? Par amour de la démocratie ? Du pays ? (...) Abnégation, altruisme ? Et si c'était pour défendre leurs propres intérêts ? »... poser la question, c'est évidemment y répondre : l'intérêt de financer des partis comme le PS ou les Verts qui condamnent les salaires vertigineux des dirigeants bancaires, le secret bancaire, les pratiques bancaires, c'est précisément de les inciter à nuancer leurs condamnations,  ou à pouvoir les dévaluer auprès de l'opinion publique, en insistant sur le fait que ces partis qui critiquent les banques sont, comme les partis de droite, payés par les banques... Si le financement des partis politiques de droite par les banques réduit à pas grand chose leur prétention à l'indépendance, c'est la crédibilité et la légitimité des partis de gauche qu'un tel financement mettrait à mal. Et c'est l'antienne « tous pourris » que l'on entendrait fredonner.


Quant aux « garanties éthiques » que proposent les socialistes qui sont favorables (ou du moins pas opposés) au financement de leur parti par des banques (ou des assurances, ou des pharmas...), soyons clairs : il s'agit soit d'une pure foutaise, soit d'une sombre hypocrisie, soit, dans le meilleur des cas, d'un baume à la bonne conscience. Parce que vous aurez beau préciser que ce financement ne sera affecté qu'à des campagnes opposées aux intérêts de ceux qui vous l'auront accordé (comme un financement par Bührle fut en son temps affecté à une campagne contre les exportations d'armes), il n'en représentera pas moins un financement du parti par ses adversaires -et un financement qui permettra au parti d'économiser une partie de ses ressources habituelles. Et l'habitude d'un tel financement se prend aussi vite que s'oublient les « garanties éthiques » qu'on prétend lui imposer.


Se faire financer par les banques, pour un parti socialiste, est donc une hypothèse qui devrait être considérée comme une pure déconnade. Mais nous ne sommes pas, à gauche, exempts de quelques contradictions assez savoureuses, dans leur genre : les syndicats bernois ont ainsi invité les candidat-e-s désireux de bénéficier de leur soutien à le payer eux-mêmes (dans les 12'000 balles). Autant dire que le prolo de base, même syndiqué,  a peu de chance d'obtenir un soutien syndical devant être payé ce prix et s'inscrivant dans une mercantilisation du choix politique dont on savait que la droite patronale n'y répugnait pas, mais qu'on est tout de même surpris de voir admise à gauche, où jusqu'à présent, on affectait de penser (et d'agir en sorte) qu'une campagne électorale ne soit pas une foire aux bestiaux mais un moment de débat politique, et qu'il y importait moins de promouvoir des individus que de défendre des idées, des propositions, un programme, un projet -enfin, vous savez bien, ce genre de vieilleries... 

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