mercredi, 18 avril 2012

Après la « préférence cantonale », la « préférence municipale » ?

Les frontaliers, nouveaux Intouchables ?

La Ville de Genève doit « donner la priorité aux résidents genevois lors des engagements de personnel » dans ses services, demande une motion déposée en janvier au Conseil Municipal de la Ville par le MCG, motion dont le Conseil a refusé hier le traitement en urgence. D'abord parce que la social-xénophobie étant une nevrose endémique, on ne voit pas quelle urgence particulière il y aurait à en discourir. Ensuite, parce que le texte même de la motion est à l'image du parti qui l'a déposée : confus, péremptoire et démagogique. Mais assez dans l'air vicié du temps. Le discours tenu par les hérauts de la préférence de résidence est simple : on a besoin des frontaliers, mais au plus bas niveau de responsabilité possible, en recréant avec les frontaliers ce qu'on avait supprimé en abolissant le statut de saisonniers : une caste d'exécutants. Nos Intouchables...


Une trinité genevoise : la commune, le canton, la région

La « préférence cantonale » est politiquement assez tendance, à Genève, en ce moment (elle a même ses partisans à gauche). Au point qu'on ne s'étonne pas de la voir maintenant doublée d'une « préférence municipale », participant de la même logique et des mêmes calculs... et qu'on attend avec gourmandise la suite : une préférence de quartier, d’ilot, d'immeuble ou de palier... Après tout, s'il est légitime de privilégier l'embauche de résidents du canton dans un service public cantonal en oubliant la région au passage, il l'est tout autant de privilégier l'embauche de résidents de la commune dans un service public communal en oubliant le canton, ou de résidents du quartier dans un service de quartier en oubliant la commune... La Ville devrait encourager l'emploi des résidents de Genève en priorisant l'engagement de «résidents genevois» considère une motion èmecégiste au Conseil municipal de la Ville. On devrait donc, logiquement, comprendre que ce sont les résidents de la Ville de Genève dont l'emploi devrait être encouragé, par distinction des résidents des autres communes ? Ou alors de qui, et de quelle Genève parle-t-on ? des résidents du canton ? Des résidents de la région ? Car il y a bien trois Genève : la Commune, la République et la Région. Mais ce sont trois Genève en une, c'est notre trinité à nous. Une et indivisible, puisqu'aucune de ces trois Genève n'est concevable sans les deux autres. La Commune étoufferait sans la République, la République serait asphyxiée sans la région et il n'y aurait pas de région sans la Ville. « Sans les frontaliers, les hôpitaux universitaires genevois ne fonctionneraient simplement pas », reconnaît le Conseiller d'Etat Unger. Les TPG non plus ne fonctionneraient pas sans les frontaliers. Ni les Services Industriels. Ni l'Université. Ni la voirie. Ni le Grand Théâtre... et sans les frontaliers, la police ne fonctionne pas, et sans les frontaliers, le MCG ne sait pas de quoi parler...


Nous avons à défendre les travailleurs, les travailleurs en Suisse puisque nous sommes en Suisse, à Genève puisque nous sommes à Genève, en Ville de Genève puisque nous sommes en Ville de Genève, mais nous avons à les défendre toutes et tous. Indigènes et Immigrants, résidents et frontaliers, statutaires et sans papiers, salariés et indépendants. Et nous avons à les défendre d'abord contre le patronat, voire, le cas échéant, contre l'Etat (ou la commune) -pa les uns contre les autres, en choisissant celles et ceux qui méritent d'être défendus parce qu'ils votent et celles et ceux qu'on peut laisser tomber parce qu'ils ne sont électoralement pas intéressants. Nous avons à les défendre parce que nous sommes à Genève et qu'eux aussi. Et, qu'on nous pardonne cette distinction maurrassienne qui ne sort pas du pot commun des références de gauche, mais on parle pour ne rien dire si on se contente de parler de la Genève légale en oubliant la Genève réelle, et qu'on borne Genève à la Genève municipale de 200'000 habitants, ou à la Genève cantonale de 500'000 habitants, en oubliant la Genève de bientôt un million d'habitants dans 200 communes. Cette Genève là n'a sans doute encore aucune instance démocratique pour la représenter, mais toutes ses habitantes et tous ses habitants sont habitantes et habitants de la Genève réelle, toutes ses travailleuses et tous ses travailleurs sont travailleuses genevoises et travailleurs genevois, et toutes ses chômeuses et tous ses chômeurs sont chômeuses et chômeurs genevois. Ce sont eux, et elles, et leur situation réelle qu'il nous faut prioriser, et pas le hasard ou la nécessité de leur lieu de résidence.

Car si les pensées de certains ont peine à franchir les limites de la commune ou du canton, le chômage, le sous-emploi, les licenciements, la négation des droits sociaux et le dumping salarial, eux, les ignorent superbement, ces limites communales ou cantonales. Et tant qu'on confinera nos projets politiques dans notre bac à sable municipal ou notre pataugeoire cantonale, ces projets ne vaudront que le papier sur lequel ils seront écrits et certainement pas le temps passé, ou plutôt trépassé, à en débattre.

13:27 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : frontaliers, emploi, région | |  Facebook | | | |

Commentaires

Je savais qu'un jour ou l'autre, vous citeriez Maurras. Il me reste à creuser Bakounine.

Écrit par : Pascal Décaillet | mercredi, 18 avril 2012

Puisque c'est comme ça , offrez Genève à la France . Ce sont ce qui sont au chômage puis au aide sociales qui le payent ! Genève ne doit pas être au frontaliers .

Écrit par : Genève d'abord | mercredi, 18 avril 2012

J'irai jusqu'à Léon Bloy, mais je m'arrêterai avant Léon Daudet...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 18 avril 2012

peut-être qu'offrir Genève à la France améliorerait le français des "Genève d'abord"...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 18 avril 2012

Bloy! L'Imprécateur ! Collection Bouquins, deux volumes. Un style. Une sublime et sainte colère. J'aime cet homme.

Écrit par : Pascal Décaillet | mercredi, 18 avril 2012

Mais Genève est Savoyard voyons... trève de plaisanterie, très bien dit M. Hollenweg, j'adore. Je ne peux m'empêcher de remarquer qu'il y a toujours les même qui ont, comment dire, la morale bien sélective. ;)

Écrit par : Fabien | mercredi, 18 avril 2012

il y a pas mal de gens qui n'ont pas eu la chance d'avoir votre "éducation", qui sont arrivés en Suisse tard, dont le français n'est pas la langue maternelle, qui ont dû bosser plutôt qu'aller à l'école... et qui écrivent relativement mal ou en faisant beaucoup de fautes (comme la majorité de ceux qui sortent de l'école publique genevoise d'ailleurs)
Peut-être que certaines de ces personnes écrivent ici pour donner leur avis.
Alors quoi? il faut un français impeccable pour écrire un commentaire ici?
Finalement, cela vous siérait bien la préférence francophone? la préférence ceux qui ont eu la chance d'apprendre le français dès leur plus jeune âge?

Votre remarque, M. Holenweg, est assez mal choisie et mesquine quoique assez typique.

Écrit par : anthony | mercredi, 18 avril 2012

eh oui, la ségrégation selon l'origine, la résidence, la langue, ou quoi que ce soit du même genre, est toujours mesquine... il faut bien de temps en pouvoir l'illustrer soi-même : on est toujours le frontalier de quelqu'un, et on a toujours son frontalier à soi...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 18 avril 2012

Cher Monsieur Holenweg,
Je partage votre analyse dans l'ensemble.
Néanmoins, votre rejet en bloc de la préférence cantonale me semble un peu abusif. N'oublions pas que Genève est atteinte d'un taux de chômage non négligeable et que les autorités devraient, autant que possible, tâcher d'y remédier.
Or, certains cas (notamment celui, très débattu, de la Fondation des parkings), me laissent perplexes. Le directeur lui-même affirme ne pas s'être posé la question en engageant des frontaliers, alors qu'il aurait peut-être pu trouver des chômeurs genevois pour ces postes (http://archives.tdg.ch/geneve/actu/30-frontaliers-contractuels-2009-11-10).
D'autres cas sont également discutables. Est-il par exemple justifié d'engager, à l'Etat, un français (ou un vaudois, ou un genevois) déjà employé ailleurs, alors qu'un chômeur genevois a peut-être les compétences nécessaires?
Enfin, il me semble naturel que les français, de plus en plus nombreux à occuper des postes à responsabilité, puissent être tentés de faire profiter leurs compatriotes des salaires attractifs helvétiques (d'autant que les prix ont tellement augmenté en France voisine qu'il y devient de plus en plus difficile de joindre les deux bouts avec un salaire français). Comprenez-moi bien : il ne s'agit pas de jeter l'opprobre sur les frontaliers, loin de là. Cette tentation est tout à fait humaine, et peut être observée à bien d'autres niveaux : les hommes sont ainsi tentés de favoriser d'autres hommes dans l'accès aux postes à responsabilité, les premiers Italiens immigrés en Suisse ont tout fait pour permettre à leurs compatriotes de les rejoindre, etc. Cette idée un peu simpliste, j'en conviens, a été maintes fois contredite (par exemple ici: http://www.travailler-en-suisse.ch/frontaliers-a-geneve-quelques-verites.html), mais je n'ai pas pu trouver d'arguments convaincants - et certains témoignages, reçus d'employés de l'Etat, confirment eux cette tendance. Cela dépend sans doute de chaque entreprise ou secteur de l'Etat. Il n'en reste pas moins que cette question mérite d'être prise en compte dans la politique d'engagement de l'Etat. Je ne défend pas la priorité absolue des Genevois, mais une politique qui prenne en compte, pour l'engagement d'un fonctionnaire, à la fois ses compétences et la nécessité dans laquelle il se trouve.
Vous ironisez enfin sur une possible "préférence communale". Quant à moi, dans une Genève envahie par les embouteillages, et sachant que la proximité du lieu de travail contribue à la qualité de vie, il ne me paraît pas aberrant de favoriser les travailleurs domiciliés à proximité du lieu de travail, bien que je ne défende pas l'inscription de cette priorité dans la loi.
D'une manière plus large, je considère que le marché échoue bien souvent à "allouer efficacement les ressources", selon l'expression consacrée. Or, il semble que l'Etat ait choisi de se comporter lui aussi comme une entreprise privée, en confiant par exemple le recrutement à des entreprises privées extérieures. La politique simpliste du MCG me rebute, mais elle a pour moi un mérite, celle de souligner qu'on ne peut pas s'attendre, en laissant l'économie en faire à sa guise, à ce que le résultat soit harmonieux et doté de bon sens.
En conclusion : politique discriminatoire, non ; prise en compte éclairée de la résidence lors du choix d'un travailleur, oui.
Je serais très intéressée de connaître votre position sur ces quelques points.
Meilleures salutations, et merci d'être un des seuls politiciens genevois qui me font sourire autrement que par cynisme désespéré...

Écrit par : Laura | mercredi, 18 avril 2012

Si je puis me permettre, Laura, il est certain qu'il a pu y avoir du copinage au moment du recrutement, de la part de frontaliers comme de la part de n'importe quelle personne en charge de recrutement qui sera tenté de privilégier ses petits copains. Mais c'est là un problème de gestion du personnel, qui mérite le cas échéant des sanctions individuelles, mais en aucun cas la mise à l'opprobre de toute une catégorie de personnels qui pour la plupart n'ont rien à voir dans l'histoire.
De même que puisqu'on est dans la nuance, force est de reconnaître que certaines personnes - de loin pas toutes - sont sans emploi parce qu'elles n'ont pas la capacité ou l'envie d'en trouver. Particulièrement dans les villes, les gens ayant ce type de comportements fuyant généralement assez vite la campagne.
Et pour ce qui est de la proximité "écologique", c'est au moins autant une question de manque de logements. Qui vous dit qu'une fois engagée, la personne ne va pas déménager, pour la villa ou le plus grand appart qu'elle ne pouvait se payer avant son engagement ? Ou qu'au contraire, la personne nouvellement engagée, ne va pas chercher à se rapprocher, pour s'éviter parcours fastidieux, amendes de parkings et autres privilèges pendulaires ?
La compétence et l'adéquation au poste me semblent déjà des critères assez délicats à juger pour ne pas en rajouter d'autres, plutôt abstraits et aléatoires.
Merci à Pascal pour son texte, que j'approuve des deux mains.

Écrit par : Philippe Souaille | mercredi, 18 avril 2012

Et vous répondez quoi au citoyen genevois qui se trouve sans emploi parce qu'un responsable français d'une entreprise semi-publique genevoise a préféré recruter à compétence égale un concitoyen venant de Grenoble (presque 2 heures de trajet aller)?

Écrit par : Justin | jeudi, 19 avril 2012

@ Holenweg : "ou de résidents du quartier dans un service de quartier en oubliant la commune"
Ce qui permettrait de réduire les déplacements pendulaires. Et donc la pollution. Vous êtes pour plus de bruit et de pollution et de bouchons sur les routes?

Écrit par : Justin | jeudi, 19 avril 2012

@ Holenweg : "Nous avons à les défendre parce que nous sommes à Genève et qu'eux aussi."
Belle défense de toutes les formes de colonisations et de colonialisme. Si les frontaliers sont si nombreux c'est qu'ils acceptent des postes que ne veulent pas les Suisses (horaire, salaire, pénibilité) et qu'ils sont payés moins chers. Dumping salarial. Ils sont aussi plus malléables, vu qu'ils sont de par leur salaire très privilégiés par rapport à leurs concitoyens restés en France.

Écrit par : Justin | jeudi, 19 avril 2012

@ Philippe Souaille : "c'est là un problème de gestion du personnel, qui mérite le cas échéant des sanctions individuelles" -> C'est tout à fait mon propos... Je dis simplement qu'il ne faudrait pas, en voulant lutter contre les thèses arriérées du MCG, tomber dans l'excès inverse, celui de la naïveté et de l'angélisme. Des problèmes peuvent exister, c'est pourquoi les directives de l'Etat devraient être claires pour éviter ce type "mafieux" de gestion du personnel. Mais je partage tout à fait votre point de vue et celui de Monsieur Holenweg, il ne s'agit pas de bannir une classe de travailleurs. Il s'agit de bonne gestion du personnel en général. J'aurais plutôt tendance à critiquer les nouvelles méthodes de gestion publique que les travailleurs frontaliers, s'il fallait désigner un coupable.

Écrit par : Laura | jeudi, 19 avril 2012

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