Payer des délinquants étrangers pour qu'ils rentrent chez eux ?

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L'idée pas idiote d'Isabel Rochat

La cheffe du Département qu'on persistera ici à le dénommer  « de justice et police », Isabel Rochat, a proposé et commencé de mettre en oeuvre un  « projet pilote » consistant, pour le résumer, à payer les délinquants récidivistes étrangers inexpulsables (parce que ressortissants de pays comme l'Algérie, avec lesquels la Suisse n'a pas passé d'accords de « réadmission »), pour qu'ils acceptent de rentrer volontairement chez eux et y suivre une formation professionnelle. Cette proposition a fait jaser et hoqueter, à gauche, mais surtout à droite et à l'extrême-droite. Et pourtant, elle est la meilleure, ou la moins idiote, qui ait été faite depuis longtemps pour tenter de répondre à une délinquance importée à laquelle les rodomontades populistes n'ont pu, ne peuvent et ne pourront jamais répondre autrement que comme une connerie répond à une autre connerie...

Quand l'offre de la carotte signe l'impuissance du bâton

Autant vous l'avouer d'emblée : nous ne sommes pas membres cotisants du fan club d'Isabel Rochat. Mais pourquoi diable faudrait-il récuser une proposition pour la seule raison qu'elle vient de quelqu'un pour qui on n'a pas voté, pour qui on ne votera pas, et contre les propositions de qui, habituellement, on se dresse ? Il y a certes des limites à notre improbable propension au censensus : si un jour il venait à l'idée d'Eric Stauffer que l'addition de deux et de deux puisse faire quatre, nous ne sauterions pas pour autant de joie au plafond. Et si nous pouvons saluer le « projet pilote » d'« aide au retour » défendu par Isabel Rochat, c'est en nous gardant bien d'oublier que la même Isabel Rochat incarne l'impuissance et l'absurdité de bien des décisions politiques prises à Genève dans les domaines dont elle est la ministre : ainsi couvre-t-elle Genève de prisons, qui sont bourrées et se surpeuplent jusqu'à ce qu'on en construise de nouvelles qu'on bourrera à leur tour et qui finiront elles aussi par être surpeuplées... ainsi cautionne-t-elle la mobilisation de la police pour une chasse imbécile aux mendiants rroms... mais elle n'est seule en aucun de ces errements, tous approuvés par des majorités gouvernementales et parlementaires...


Or donc, le projet défendu par Isabel Rochat consiste à payer 4000 francs pour qu'un (cela  ne concerne jusqu'à présent que des hommes...) délinquant récidiviste et inexpulsable accepte de rentrer au pays pour y suivre une formation professionnelle. En réalité, de ces 4000 francs, ce délinquant n'en recevra que 1000 -c'est l'aide au retour proprement dite. Le reste sera attribué à une organisation présente dans le pays d'origine (l'Algérie, principalement) et active dans la formation professionnelle : c'est cette organisation qui prendra en charge la formation de la personne concernée. Ce projet « cible » une catégorie bien précise de délinquants (et non de criminels) : des récidivistes présents à Genève depuis des années (parfois depuis plus de dix ans) sans autorisation d'y séjourner, y vivant de larcins, de vols à la tire, à l'arraché ou à l'astuce, et ne pouvant ni être renvoyés là d'où ils viennent ni être gardés éternellement en prison. Pas plus qu'on ne peut se satisfaire de les y renvoyer tous les six mois pour les y détenir pendant trois mois et les relâcher ensuite.
L'offre de la carotte signe donc bien l'inefficacité du bâton, et la proposition d'Isabel Rochat dit bien, en creux, l'absurdité du « tout répressif » et sa contre-performance, en même temps que l'absence totale d'effet dissuasif de la prison. Ce signe de l'inefficacité du bâton est même d'autant plus évident, éclatant, qu'il est donné par celle-là même qui assume la métastase carcérale qui tient lieu de politique pénitentiaire à Genève -mais qui « n'en peut plus de voir la prison pleine à craquer ».


En fait, le problème de la délinquance importée qu'Isabel Rochat veut, pour une petite partie, réexporter, est simple : tant que Genève sera une ville, qu'elle sera une ville-frontière, qu'elle sera une ville riche dans un pays riche, elle attirera des pauvres de partout. Et tant qu'elle ne saura que faire de ces pauvres venus de partout, eux sauront quoi faire d'elle : la ponctionner. Or se retrouver à Champ-Dollon, c'est encore la ponctionner : chaque jour de détention  coûte 500 francs par détenu à la collectivité qui paie la prison, son fonctionnement, son entretien et son personnel, et les 4000 francs de l'aide au retour et à la formation proposée par Isabel Rochat ne représentent que huit jours de ce coût carcéral, s'ils représentent un an de salaire d'un instituteur algérien...  A ceux que les arguments de fond ne convainquent pas, ce calcul trivial de comptable borné devrait s'imposer : on présente les arguments qu'on peut, aux décideurs qu'on a...

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