vendredi, 16 mars 2012

Accident de Sierre : La compassion, bien sûr, et puis ?

Pas de mots aujourd'hui. Mais des actes demain...

22 enfants, leurs deux chauffeurs, leurs quatre accompagnants, meurent dans un accident d'autocar, dans un tunnel valaisan. Ni la présidente de la Confédération suisse, ni le Premier ministre du Royaume de Belgique, ne trouvent « les mots justes » à adresser aux familles des victimes et aux rescapés. Mais s'il n'y a pas de mots pour dire à leurs familles ce que nous pouvons ressentir après la mort absurde de 22 enfants dans un accident d'autocar, il faudra bien, pour paraphraser à la fois l'Ecclésiaste et Spinoza, qu'il y ait un temps pour « ni prier, ni pleurer, mais comprendre et agir ». Il n'y a pas encore de mots, mais il faudra qu'il y en ait (et d'abord  ceux-ci : pourquoi transporter des enfants de Belgique en Suisse en autocar, et pas en train ? ), suivis d'actes pour éviter que pareil drame se reproduise.


Avant que la compassion se dissipe...

Pour autant qu'on puisse le savoir, la compassion n'est qu'humaine - de tous les animaux, seul l'animal humain en est capable. Elle a empreint la Suisse, elle a réuni la Belgique dans une commune douleur partagée (c'est ce qu'elle est : le partage de la douleur), et si peu religieux que nous soyons, c'est ici la musique d'un Stabat Mater (celui, sublime, de Pergolese) qui nous vient en pensant aux familles des victimes.  Mais nous savons aussi la compassion fugace, que d'autres drames, ailleurs, recouvriront d'une nouvelle empathie celle qu'a suscité l'accident de mercredi, que les parents, les frères et les soeurs des victimes resteront bientôt seuls avec leur deuil, que ce qui nous a un matin de mars bouleversés s'estompera et ne laissera dans nos mémoires qu'une trace impalpable, recouverte des mille événements, petits ou grands, qui surviendront après que nous soyons, nous, remis d'avoir été, par les media, témoins de celui-ci.  Le drame de Sierre a recouvert d'un lourd manteau de deuil les petites contrariétés de ceux que Maurice Chappaz avait, fort pertinemment, désignés une fois pour toute comme les « maquereaux des cimes blanches » -ces promoteurs tétanisés par l'adoption de l'initiative de Franz Weber contre la prolifération des résidences secondaires. Mais est-ce du cynisme ou de la raison que de prédire la prochaine submersion du grand drame par les petites contrariétés ?

Nous savons enfin que la compassion est sélective, inégale et que nous ne pourrions partager toutes les douleurs de nos semblables sans y succomber nous-mêmes. Nous sommes plus directement, plus violemment, frappés par la mort de 22 enfants belges à deux pas de chez nous, dans un accident de la route, que par celle de 500 enfants syriens, à plusieurs milliers de kilomètres, dans la répression sauvage lancée contre une ville insurgée par un régime qui semble ne concevoir que cette sauvagerie comme moyen de se maintenir au pouvoir.


Le travail de deuil doit annoncer d'autres travaux, plus triviaux -ceux nécessaires pour éviter que pareil drame que celui de Sierre survienne à nouveau, ou du moins en réduire au maximum la possibilité. Selon les premiers éléments de l'enquête, il n'y aurait pas eu d'interaction entre un autre véhicule et l'autocar, qui s'est jeté tout seul contre la paroi d'une issue de secours du tunnel, la chaussée ne présentait aucune trace de liquide, le chauffeur ne roulait sans doute pas plus vite qu'autorisé, et il venait de prendre le volant. Alors quoi ? Rien dans un tel événement ne peut ni ne doit renvoyer à une commode fatalité, qui ne serait que la promesse qu'il se reproduise, ni à la recherche d'une culpabilité qui dispenserait d'agir.

La compassion est un sentiment noble, qui signe notre commune appartenance à une commune humanité. Elle est manifestation de fraternité. Mais cette fraternité ne serait que sentimentale, et impuissante, s'il devait n'en sortir rien d'autre que le partage, pour un temps, d'une douleur.

13:01 Publié dans Solidarité | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : belgique, tunnel de sierre, accident d'autocar | |  Facebook | | | |

Commentaires

Ce qui devrait en sortir, c'est de réfléchir quelques minutes sur l'incapacité que nous avons, pour la plupart, à éprouver une telle compassion pour les enfants de Syrie. Rien d'accidentel pour eux, ni de fatalité, mais pourtant... pas de soutien aux familles, pas d'action d'éclat, ni d'indignation, juste un silence gêné.

Écrit par : Lala | vendredi, 16 mars 2012

Lala,

Nous réagissons d'abord à ce qui est près de nous. La Syrie est trop abstraite encore. Quand j'ai vu la Belgique entière s'arrêter à 11 heures, il se passait quelque chose comme parfois il se passe, de ces choses rares qui nous remettent en place intérieurement. La profondeur de la douleur, la dignité des familles, la solidarité, les drapeaux en berne (même par endroit en Suisse), on le voit, on est dedans. Un tel élan n'est pas ordinaire. Cela n'appartient pas à la raison.

Alors, oui, on oubliera, et l'on ne sait pas comment manifester pour les enfants et les adultes de Turquie. Peut-être aussi parce qu'il y a une colère mêlée à cause d'El Assad, de sa forfanterie, sa cruauté, colère absente dans le drame de Sierre. Il n'y avait pas non plus de colère au moment du tsunami au Japon. La compassion n'était pas parasitée ou filtrée. Quand la politique s'en mêle c'est différent. Je ne sais pas. je ne m'explique pas vraiment.

Oui, d'autres rivières nous inonderont, et d'autres compassions nous saisirons. Dans le spectacle du monde il reste encore ces moments de fraternité. Ils viennent de Sierre, ou d'ailleurs. Ils viennent d'où ils viennent. La compassion ne sert objectivement à rien, sinon à y mettre aussi nos propres défaites. Mais pas seulement.

Vous dites vrai Lala, mais le bruit proche nous saisit davantage que le bruit lointain. C'est lié aux capacités naturelles de nos oreilles et de la propagation dans l'espace... l'espace entre les humains.

Mais ne minimisons pas cette compassion pour les enfants de Sierre. Elle peut aussi nous ouvrir aux enfants de Syrie. Et puis, croyez-vous que quelqu'un se réjouisse de ce qui se passe en Syrie? Les syriens doivent bien savoir que nous ne pouvons partager l'arrogance meurtrière du pouvoir. Nous-même nous le savons.

Écrit par : hommelibre | samedi, 17 mars 2012

Le problème vient peut-être aussi du fait du manque de "bruit" pour la Syrie. On a suivi ce drame de Sierre depuis l'accident, en partageant le drame, le choc des familles et des sauveteurs. On se sent proche.

Par contre, sur des enfants torturés et assassinés en Syrie, pas de une, pas de dossier...

J'ai juste entendu une fois le témoignage monstrueux à ce propos d'une personne revenant de Syrie pour une association.
Je sais que si on cherche l'info, on la trouve, mais ce n'est pas de cette manière que l'on peut obtenir cette compassion collective. Mais dans ce cas, c'est plutôt de la réaction collective qui serait nécessaire.

Écrit par : Lala | samedi, 17 mars 2012

Lala, je suis de cet avis, tant qu'on ne prend pas notre responsabilité à deux main, on n'arrive pas à un résultat tangible, et il est vrai qu'avoir une compassion pour ce-ci ou pour cela ne suffit pas!

Écrit par : faire part | lundi, 19 mars 2012

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