mercredi, 29 février 2012

Un « parlement des musulmans de Suisse » pour « organiser l'islam de Suisse » ? Au nom de Dieu clément et député ?

Deux organisations musulmanes veulent donc « organiser l'islam de Suisse » grâce à un « parlement des musulmans », nous apprend la presse... Mais quel « islam de Suisse » ? Ou plutôt, lequel, des islams de Suisse Qu'il y ait des musulmans en Suisse (à peu près 400'000, dont à peu près la moitié sont Albanais d'Albanie, de Kosovë ou de Macédoine), l'UDC les agite assez comme épouvantails pour que nul désormais ne puisse les ignorer. Mais un islam de Suisse ? Les musulmans de Suisse sont sunnites, chiites, alévis, soufis, ismaïliens, distingués en outre par leurs origines nationales  : albanais, maghrébins, turcs, ont des rapports différents à l'islam, et des pratiques différentes de leur foi religieuse (quand encore il s'agit de foi, et non d'héritage culturel « laïcisé » en mode de vie). Bref, on voit mal ce qu'un « parlement des musulmans de Suisse » pourrait organiser d'un « islam de Suisse », sinon la prétention exorbitante de quelques organisations à parler au nom de tous et toutes les musulman-e-s d'Helvétie...


A chacun son parlement à soi, pour soi, entre soi...

i-février, deux organisations musulmanes, la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS) et la Coordination des organisations islamiques de Suisse (COIS) annonçaient leur intention de créer un «parlement des musulmans suisses». Mais qui leur donne le droit de parler au nom des musulmans ? Certainement pas les musulmans eux-mêmes, dont ils ne représentent que le 15 % (et dont ils ne sont d'ailleurs pas les seuls « représentants » autoproclamés, puisqu'un Conseil central islamique suisse prétend lui aussi parler « au nom des musulmans »)... La question de la représentativité de ces organisations est cependant secondaire : c'est le projet même d'un «parlement» confessionnel qui doit être refusé, comme une régression.


La Suisse n'est certes pas franchement un Etat laïque, mais sa constitution ne reconnaît aucune religion en particulier, même si elle s'ouvre sur un « au nom de Dieu »  à qui il ne manque que les qualificatifs de « clément et miséricordieux » pour satisfaire toutes les religions du Livre, les autres y étant assez indifférentes et la plupart des athées n'y voyant plus guère qu'une sorte de survivance et de patrimoine rhétorique.  La constitution d'un « parlement des musulmans de Suisse » n'a donc guère de sens dans ce pays, d'autant que les rapports entre l'Etat et les religions, ou les églises, sont réglés par 23 constitutions cantonales différentes, les unes (fort rares puisqu'elles ne sont que deux, la genevoise et la neuchâteloise) laïques, les autres faisant droit à des églises « reconnues », c'est-à-dire, explicitement ou non, des églises d'Etat.

Nous en tenons ici pour une laïcité qui soit celle de notre temps, et non plus celles des temps héroïques du combat anticlérical. Il est vrai que nous n'ayant aucun compte personnel à régler avec aucune église ni aucune religion, nous pouvons nous offrir le suprême luxe de pouvoir voter un crédit de 400'000 francs pour rénover une basilique catholique, comme nous en voterions un pour rénover une mosquée, et de pouvoir écouter la Passion selon Saint Jean de Bach dans une salle municipale ou de contempler la Pèche Miraculeuse de Witz au Musée sans y voir un attentat scandaleux à la laïcité. Notre laïcité n'est même plus antireligieuse : elle est une indifférence souveraine à la religion, sauf à la considérer pour ce qu'elle est devenue : un fait de culture. Rien de moins, car c'est beaucoup, rien de plus, car ce serait trop.
La citoyenneté telle que nous la concevons n'est donc pas anti-religieuse, elle est simplement a-religieuse, indifférente à la religion. Un citoyen, une citoyenne, ne sont pas pas plus chrétiens, musulmans, bouddhistes ou athées qu'ils sont carnivores ou végétariens, amateurs de musique baroque ou d'Alain Morisod, lecteurs de Pascal ou de Bakounine : ils sont citoyen et citoyenne. Et cela suffit à les définir. La religion des sujets, des fidèles, des membres de la tribu, de la caste, de la horde, importe. Celle des citoyens de la République, non. S'ils en ont une, elle participe certes de la définition de leurs convictions politiques (ce sont ces convictions et ce qu'ils en font qui en font des citoyen-ne-s), mais leur revenu aussi, leur formation professionnelle aussi, leur âge aussi, leur genre aussi, leur situation familiale aussi.  Dès lors, un « parlement des musulmans » (ou des chrétiens, ou des juifs, ou des adorateurs de l'oignon) n'a pas plus de sens qu'un parlement des commerçants ou un parlement des célibataires.

Ce n'est pas autour, ou au prétexte, de la religion qu'il convient de réunir ou de séparer les citoyens, mais autour des problèmes et des aspirations qu'ils ont en commun et vivent en commun : le travail, le logement, la santé, l'école, la culture... Il y a là assez à faire pour ne pas gaspiller les forces dont nous pourrions disposer pour le faire, en les éparpillant en autant de pseudo-parlements qu'il y a de fois religieuses possibles. Et le champ du possible est vaste quand il est aussi celui de l'irrationnel.

14:09 Publié dans Suisse | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : islam, laïcité, politique, citoyenneté, religion | |  Facebook | | | |

Commentaires

Le fait d'être musulman n'est pas important, ce qui compte c'est le résultat! et on en espère du tangible! Merci

Écrit par : faire part | mercredi, 29 février 2012

Toute l'Europe est en train d'abdiquer progressivement devant les demandes de plus en plus pressantes et de plus en plus radicales des musulmans, pensez-vous vraiment que la Suisse fera exception? De toute manière, si ces demandes sont proposées à des votations démocratiques, il y aura 98 pour cent de participation des Musulmans et 34 des Suisses.

Écrit par : Mère-Grand | mercredi, 29 février 2012

Cher Pascal,

Pour ce que tu dis au sujet des improbables "musulmans de Suisse", on est bien d'accord, n'en déplaise aux ahuris et à pas mal de médiatiques, l'islam n'a jamais constitué un bloc, et en Suisse pas plus qu'ailleurs. Il s'agit tout simplement d'une menée islamiste pour défendre des droits de nature communautaristes dont la plupart des musulmans de Suisse, dans leur diversité, se foutent comme de l'an quarante.

C'est justement en raison de cet accord initial que je m'étonne de lire la suite de ton texte...

"Nous en tenons ici pour une laïcité qui soit celle de notre temps, et non plus celles des temps héroïques du combat anticlérical." C'est beau comme l'antique. Et con comme la lune.

Une question : quelle laïcité "nouvelle" vas-tu donc inventer pour combattre le totalitarisme islamiste ? Une laïcité non-anticléricale (mieux vaudrait dire d'ailleurs anticléricaliste : la laïcité ne s'oppose pas à ce que des religions génèrent des clergés) ? Une laïcité qui serait "un fait de culture" ? Désolé, la laïcité est une notion politique, elle le restera aussi longtemps qu'on aura besoin d'elle (tu te souviens peut-être de cette admirable phénomène culturel que fut l'initiative islamophobe contre les minarets...), et au surplus elle ne supporte vraiment aucun adjectif. Tout comme le mot république

Tu entres en confusion en mettant sur le même plan la Passion de Bach et le tableau de Witz. Caractéristiquement, c'est le même amalgame que font ceux de nos chrétiens qui voudraient ramener dans leurs églises et temples en deshérence ceux qui les désertent de plus en plus : affubler le cléricalisme chrétien du vêtement avantageux du "culturel" (comme si la culture ocientale se résunamait au christianisme, ce qui est légèrement présomptueux. Dans le même registre, ils voudraient imnposer l'idée qu'il n'existe pas de morale hors e la religion. Bref, ils ne voient l'heure qu'à leurs clochers. Eux. Mais toi ?) L'union sacrée des bigots et de ceux qui craignent de perdre leurs suffrages autour de la tartuferie du "culturel" n'a rien d'étonnant.

Mais au cas où tu aurais entendu parler d'une association laïque qui voudrait interdire Bach, signale-la aux populations, personnellement ça m'intéresse.

D'ici là, tu pourrais changer de disque, celui-là est très très rayé. Très.

Les tentatives des socialises (comme de bien d'autres) d'éviter la question de la laïcité, qui se pose en réalité de plus en plus partout, et qui touche bien plus et bien autre chose que la séparation des Eglises et de l'Etat, sont particulièrement pathétiques. Elles ne sauraient cacher qu'ils ont abandonné depuis des décennies le terrain de la lutte des classes pour leur préférer un multiculturalisme scout, pour ne pas dire qu'ils n'ont de cesse de faire de la morale plutôt que de la politique. Faudra pas qu'ils s'étonnent si elle leur revient dans les gencives, la laïcité.

Écrit par : yves scheller | mercredi, 29 février 2012

Ce qui compte en définitive c'est pour quel genre de parti et pour quelles valeurs voteront les musulmans suisses lorsqu'ils représenteront une force politique importante. Peut-être que quelques exemples tirés de pays voisins pourraient nous donner des indications à ce sujet.

Écrit par : Mère-Grand | mercredi, 29 février 2012

L'opposition entre le "98 pour cent de Musulmans" et le "34 des Suisses" est instructive : les deux qualificatifs sont incompatibles ? On ne peut pas être Suisse et musulman ?
En sus d'être instructive par ce qu'elle véhicule, cette opposition est, s'agissant d'une hypothèse de votation démocratique fédérale, parfaitement stupide, seul-e-s les Suisses ayant le droit de vote. Mais ne vous en déplaise, les Suisses musulmans (ils sont 150'000...) ont le droit de vote comme les autres...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 29 février 2012

Le pire service que l'on puisse rendre à la laïcité est bien de la figer dans la conception qu'on pouvait, et devait, en avoir au XIXe siècle, lorsqu'il s'agissait d'abattre les obstacles cléricaux à la construction de la démocratie. En un temps où les religions ne sont plus, du moins dans nos sociétés, que des faits de culture, on peut certes continuer à les ériger en totems et en tabous, et à considérer comme un attentat à la laïcité la participation d'une collectivité publique à la réfection d'une église (participation que je soutiens comme je soutiendrais la participation de cette même collectivité publique à la réfection d'un bordel s'il avait quelque valeur patrimoniale), mais pendant que vous coassez héroïquement au passage des derniers curés en soutane, des intégrismes tribaux que vous êtes incapables de combattre parce que le républicanisme patriarcal des Ferry et des Combes (de foutus colonialistes, au passage, et d'assez orduriers racistes) n'avait pas affaire à eux.

A poser la question de la laïcité dans les mêmes termes que ceux d'il y a 150 ans, vous vous rendez vous-mêmes incapables d'y répondre aujourd'hui.

Écrit par : Pascal Holenweg | jeudi, 01 mars 2012

Bravo M. Scheller. Mais que dites-vous de l'introduction de cours sur les soi-disants faits-religieux dans notre soi-disante république laïque?

N'est-on pas au coeur du sujet: "ceux de nos chrétiens qui voudraient ramener dans leurs églises et temples en deshérence ceux qui les désertent de plus en plus" ?

Écrit par : Justin | jeudi, 01 mars 2012

Bien sûr qu'ils ont le droit de vote s'ils sont suisses. Et ils le seront toujours plus nombreux, ils voteront donc toujours plus. Le problème n'est pas là du tout. Tous les chrétiens ne votent pas contre l'avortement, par exemple, mais j'ai quelques doutes quant à la capacité des musulmans, suisses ou non, à ne pas suivre des mots d'ordre conformes aux préceptes du coran. C'est tout. Même si je suis athée, je n'ai aucun problème avec une religion qui est prête à se moderniser (donc à se mettre en cause), qui sait se limiter au domaine privé, qui ne s'affiche pas dans tous les domaines de la vie, qui accepte qu'on la quitte pour une autre, qui n'impose pas des mesures punitives d'un autre âge ... je m'arrête là.
Nous avons connu tout cela avec le Catholicisme, et certaines régions des Etats-Unis, notamment, connaissent encore cela (en partie du moins) avec des fondamentalistes chrétiens arriérés plutôt protestants. Mais nous nous en sommes en grande partie débarrassé, et je crains qu'un retour en arrière nous menace de la part d'une autre religion.
C'est tout: inutile de me soupçonner de racisme et de xénophobie. Et même d'islamophobie, si un jour une majorité de ceux qui la pratiquent montraient des signes évidents d'une capacité de renouvellement. Dans cette attente cette dénomination ne me gêne pas trop, si elle est qualifiée par les exemples que j'ai donnés plus haut.
Je regrette profondément que vous empruntiez si facilement les trompettes du soupçon des pires sentiments, et je le regrette d'autant plus que vous faites partie de la gauche, qui s'est illustrée autrefois par sa lutte contre l'obsurantisme religieux et le sexisme presque fondateur qui la caractérisait.

Écrit par : Mère-Grand | jeudi, 01 mars 2012

Mais c'est vous qui, en opposant rhétoriquement " 98 pour cent de participation des Musulmans et 34 des Suisses" semblez suggérer qu'on ne puisse être à la fois l'un et l'autre, alors qu'à quelques lobotomisés près, les musulmans suisses ne se comportent pas électoralement et politiquement moins démocratiquement, moins espectueusement du pluralisme et moins "laïquement" que les chrétiens, les juifs ou les athées... Disons alors que votre expression était maladroite...
Quant au fond, il a bien fallu un siècle pour que les catholiques s'émancipent politiquement des mots d'ordre de l'Eglise romaine... ça a été plus vite chez les protestants, et ça ira plus vite chez les musulmans... C'est l'affaire d'une génération...
L'obstacle à la démocratie, au XIXe siècle, c'étaient les églises chrétiennes, et surtout l'église catholique. Cet obstacle a été surmonté, mais il y a fallu des décennies de conflits politico-religieux... cet obstacle n'existe pas s'agissant des musulmans, qui n'ont (à l'exception des chiites et des confessions musulmanes hétérodoxes) de clergé. Reste l'obstacle spécifiquement religieux (et pas clérical), c'est-à-dire l'obstacle culturel. Mais on a bien réussi à ne pas faire du catéchisme un mot d'ordre politique; il en sera de même du Coran : l'écrasante majorité des musulmans de ce pays n'en suivent d'ailleurs déjà les préceptes que comme l'écrasante majorité des chrétiens suivent ceux de la Bible. Les uns feront ramadan comme les autres fêtent noël ou pâques. Ou plutôt : les uns feront ramadan et fêteront noël et pâques, quand les autres fêteront noël et pâques sans faire ramadan.

Écrit par : Pascal Holenweg | jeudi, 01 mars 2012

Les commentaires sont fermés.