dimanche, 14 août 2011

« Notre mandat, nous ne le tenons que de nous-mêmes » (Lettre de Marx à Engels, 18 mai 1859)

La gauche, ici et maintenant, n'a nul besoin d'organisation politique nouvelle, supplémentaire ou se substituant à une organisation existante, ou l'élargissant, ou la gauchissant. Elle n'a nul besoin d'organiser une nouvelle pratique collective de prise du pouvoir ou de participation au pouvoir. Les organisations existantes suffisent à cet exercice, quoi qu'elles en fassent. Et si l'on devait définir ce qui nous manque, ce serait sans doute de quelque chose comme une  inorganisation politique  comptant sur le hasard, le désordre, le jeu et l'individualité pour subvertir l'ordre, les normes et la massification.
Il conviendrait enfin d'en finir à la fois avec la nostalgie de l'organisation de masse, tenue par ce caractère même à  fonctionner au consensus, ou de l'organisation d'avant-garde, vouée par son avant-gardisme même à  des pratiques de pouvoir et à  des autoproclamations autoritaires, et de se constituer en réseau, ou en conspiration, ne tenant comme les premiers socialistes notre mandat que de nous-mêmes, n'ayant de comptes à  rendre à  personne : ni à  des membres, ni à  des militants, ni à  des disciples, et jamais à  des chefs. Les militants attendent des résultats, les disciples des certitudes, les chefs de la discipline.


Etre la mèche, pas la poudre. La poudre est celle que meule l'ordre du monde, et ce sont ses maîtres qui la fournissent, stockée dans ses asiles, ses prisons, ses hôpitaux, ses « banlieues à  problèmes », ses ghettos, ses « restos du cœur », ses périphéries et leurs bidonvilles La bombe nous échappe, et on ne devrait retenir de Netchaïev que ceci : notre travail n'est pas de produire le nouveau monde (quoique nous  puissions avoir quelque idée la-dessus aussi, et comme tant d'autres concourir à  le concevoir), mais de détruire l'ancien.
De ce point de vue, la cohérence programmatique importe finalement aussi peu que l'unité organique -et d'ailleurs, nous ne manquons pas de programmes. Mille discours contradictoires peuvent se rassembler en une action unique, et cette action n'avoir au bout du compte qu'une seule signification, et un seul effet : cette signification la mesure, et cet effet la juge. La seule cohérence à  laquelle il faudrait tenir est celle de nos actes et de nos volontés -ainsi ne saurait-il être question pour celui qui écrit ici d'exercer quelque mandat électif que ce soit, ni d'admettre quelque élu que ce soit parmi nous, au-delà  d'un mandat de Conseiller municipal, puisque dès cet "au-delà" commence le pouvoir de légiférer. De même, il ne saurait ni exercer quelque chefferie sociale, professionnelle ou familiale que ce soit, ni admettre que quiconque en exerçât une sur lui : Comment pourrait-on prétendre briser les chaînes du monde quand on les porte sur soi ? Cela dit, toute compétence est bonne à  prendre, tout talent a son usage : il n'est aucun homme, aucune femme, qui n'ait sur d'autres tel avantage, telle supériorité dans l'égalité, qui ne soit une promesse d'engagement fructueux. L'un écrira mieux, l'autre parlera mieux ; l'une imaginera plus, l'autre réalisera plus. Etant sans hiérarchie, nous pourrions ne mettre aucun talent au-dessus d'un autre ; étant sans organisation, nous pourrions séparer aucune compétence d'une autre ; étant sans loi, nous pourrions ne priver personne de la possibilité de réaliser ses rêves, de concrétiser ses désirs, de libérer sa vie. Mais nul ne devrait pouvoir parler en un autre nom qu'en le sien ; la parole collective devrait être sans porte-parole, et les actes collectifs sans mandataires, chacun y engageant ce qu'il consent à  y engager, et n'étant tenu que de se refuser à  ce que ces actes et ces paroles se démentent les uns, les autres. Un véritable mouvement de changement ne peut être fait que d'individus libres, autonomes, capables de refuser ce que l'on exige d'eux. Que les autres se cherchent une église : ces étables sont faites pour ces veaux.

Nous avons certes à  prendre les individus tels qu'ils sont, c'est-à  -dire tels que la société que nous combattons nous les laisse, et nous laisse nous-mêmes ; mais nous avons aussi à  reconnaître qu'ils peuvent être plus que ce qu'ils sont, comme nous-mêmes voulons être plus que ce que nous sommes, dès lors que nous nous donnons des buts excédant nos moyens.

Contre toute proclamation d'unification du monde, toute illusion de finitude de l'histoire, contre tout irénisme, un mouvement révolutionnaire (au sens le plus large que nous puissions donner à  ce terme) disposerait aujourd'hui d'une force considérable ; il n'en fait cependant guère usage, et si l'apparence est contre lui, cela tient sans doute à  sa piètre capacité de se réapproprier sa propre histoire. Mais de tous ses échecs, de toutes ses impasses, de toutes ses défaites et de toutes ses trahisons naît une richesse théorique et pratique dont il ne tient qu'à nous de faire usage. La première de nos tâches est ainsi de nous redonner confiance en nos propres forces, en nos propres capacités de commettre les nécessaires actes du refus du monde tel qu'il est, et de proclamation du monde tel qu'il doit être.

N'étant ainsi à proprement parler nulle part, nous pourrions être, sans avoir jamais besoin d'en décider, partout où nous requiert l'émergence de volontés émancipatrices, d'expressions négatrices, de contestations porteuses d'alternatives. N'ayant à  proprement parler ni effectifs, ni base, nous pourrions être l'organisation de tous ceux qui n'ont pas attendu d'être « organisés » pour agir, et qui ont agi d'autant mieux, plus vite et plus loin qu'ils n'avaient aucune autorisation à  demander pour agir. On ne peut transiger avec la liberté sans la trahir, ni avec la lucidité sans l'abolir.

Notre jeu n'a ni règle, ni arbitre, ni meneur. Il est le jeu qui s'invente en jouant, et dont le but est le jeu lui-même. Il est le jeu dont tous les joueurs sont aussi arbitres et meneurs de jeu.

20:22 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : gauche | |  Facebook | | | |

Commentaires

Toujours plongé dans l'Histoire ... vivez donc dans le présent ... le socialisme est mort depuis 1991 quand les soviéts ont abandonné la partie !

Écrit par : Victor DUMITRESCU | lundi, 15 août 2011

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