samedi, 20 août 2011

RECONSTRUIRE LA SOLIDARITÉ INTERNATIONALE

La décomposition, plus lente que nous l'aurions souhaitée, des conceptions bureaucratiques et étatistes du socialisme, a laissé ces idéologies présentes, faisandées certes, mais encore consommables pour ceux que les fumets de moisissure mettent en appétit. Et là  où s'est, apparemment, effondré le « système soviétique » et ses succédanés, réapparaissent d'anciennes pestilences que le stalinisme avait gelées. Beaucoup crurent que l'internationalismeavait son camp dans celui du collectivisme d'Etat. La chute de ce dernier a rejeté ceux qui y voyaient autre chose que ce qu'il était dans les ténèbres intérieures du populisme nationalitaire -ainsi a-t-on vu, lu, entendu, d'anciens hérauts de la solidarité internationale se porter -rhétoriquement- au secours de Slobodan Milosevic ou de Saddam Hussein au nom de la défense de la souveraineté des Etats -il est vrai que les héritiers du « socialisme dans un seul pays » n'avaient qu'un chemin fort bref à  parcourir pour devenir les défenseurs du droit de n'importe quel potentat à  massacrer « son » peuple à  l'intérieur des frontières de « son » Etat.


Réduit à  n'être que la courroie de transmission des intérêts de l'Empire bureaucratique, l'internationalisme stalinien s'est finalement résorbé en une addition de nationalismes tribaux : la boucle est bouclée, les guerres et les défaites de Milosevic scellent la victoire de Staline sur Tito. La décomposition de l' internationalisme stalinien a annoncé la décomposition du stalinisme lui-même -mais elle n'est pas la fin de l'internationalisme ; bien plutôt fut-elle la condition de sa renaissance possible. Il fallait se débarrasser de ces oripeaux et se libérer de ces chaînes : aujourd'hui, le fantôme du Comintern ne nous hante plus.

Dans les années soixante et septante du siècle passé, la mort des espoirs révolutionnaires au centre, la décomposition des forces qui les portaient, la disparition du prolétariat en tant que classe pour soi, ont provoqué un véritable « transfert d'espoir », tenant largement du fétichisme, en direction des mouvements d'émancipation de la périphérie. Le tiers-mondisme était compensatoire du réformisme, mais cette compensation était a-critique, et à  chaque fois qu'un potentat local put prendre la place d'un potentat colonial, les enthousiasmes de la gauche tiers-mondistes ne purent qu'un temps couvrir les cris des prisonniers, des torturés, des massacrés par les régimes au pouvoir dans les nouveaux Etats ex-colonisés. Il suffisait peut-être à  Sartre de trouver dans Fanon prétexte à  proférer quelques sonores conneries sur les vertus libératrices de l'assassinat des colons par les colonisés (il devint vite évident que d'entre ceux-ci nombreux étaient ceux qui ne rêvaient que de prendre la place du colon pour exploiter à  sa place les mêmes masses indigènes), mais Fanon disait autre chose : que le masque blanc posé sur la peau noire pénétrait le corps du noir, que le colonialisme était aussi dans les têtes de ceux qui se révoltaient contre lui. En Algérie, les mêmes lieux qui furent ceux de la torture des militants nationalistes par les soudards français, furent ensuite ceux de la torture des opposants algériens par les soudards algériens...

Les luttes de libération dans le « tiers-monde » libéraient ainsi d'abord la gauche occidentale de la responsabilité, de la complicité et de la mémoire des crimes de l'Occident. En soutenant la lutte du peuple vietnamien, elle s'amnistiait de la Guerre d'Indochine -et de la Guerre d'Algérie en soutenant la lutte du peuple algérien, et de la colonisation en soutenant les luttes de décolonisation. Soutenir les mouvements de libération en Angola, au Mozambique, en Guinée Bissau, ce fut mettre sous le boisseau l'impuissance de la gauche européenne à  se débarrasser du salazarisme. Soutenir le « tiers-monde » et ses mouvements d'émancipation, c'était se ranger dans le camp du Bien. Mais qui se rangeait ainsi dans ce camp ? Ceux qui pendant un siècle composèrent avec le colonialisme. Les catholiques ont l'absolution après confesse ; les tiers-mondistes l'avaient après manifestation. La gauche révolutionnaire européenne fit des luttes de libération de la périphérie, ou des résistances anti-impérialistes, ses propres luttes, en en dépossédant par là  -même les peuples qui les menaient : les peuples d'Indochine ne combattaient plus pour leurs droits, mais pour la rédemption de la gauche américaine ou française -et les peuples des colonies portugaise d'Afrique pour débarrasser la gauche portugaise de Salazar (ou de Caetano).

Quant aux régimes nés de la décolonisation, il nous suffira ici d'en dire ceci : la plupart d'entre eux furent au colonialisme ce que le fascisme fut à  la démocratie bourgeoise. D'avoir combattu la seconde n'excuse pas de n'avoir su combattre le premier. D'avoir combattu le colonialisme français n'excuse pas Sékou Touré, ni les tortionnaires algériens des années '90, ni les bureaucrates vietnamiens. D'avoir été bombardés par les Américains n'absout pas les Khmers Rouges, ni la gauche révolutionnaire de les avoir soutenus.

Il y eut ainsi un « tiers-mondisme » qui ne fut qu'un constat d'impuissance des volontés révolutionnaires au « centre », mais aussi de l'impossibilité de tirer quelque internationalisme que ce soit de l'héritage léniniste. La rapidité même, confinant à  l'immédiateté, avec laquelle s'exprimait, puis s'organisait, le soutien à  telle « lutte » (réelle ou imaginaire), proclamée (ou autoproclamée) de libération, reste la mesure de la rapidité du pourrissement de l'internationalisme « communiste ». Tout cela, au fond, était aussi étranger à  la solidarité que le stalinisme l'était au socialisme. La misère matérielle des peuples de la périphérie avait au moins cet avantage de cacher l'indigence intellectuelle des gauches du centre, parties intégrantes et intégrées de l'ordre du monde. La gauche européenne condamnait cet ordre sans le combattre ; les mouvements d'émancipation nationale du « tiers-monde » le combattaient sans le condamner, puisqu'aspirant à  en être. Le cocu de l'histoire reste le même : la plèbe, et c'est pour elle que la solidarité internationale est à reconstruire.

12:02 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : solidarité, tiers-mondisme | |  Facebook | | | |

Commentaires

Votre sujet pose le problème de la solidarité / vs. celui de la culpabilité

sur le sujet de la faim en Somalie, des réfugiés, des victimes en masse

alors que nous voyons et savons que des milliers de CHF donnés en solidarité
sont dépensés en frais médiatiques pour developper le CA et aller en bourse

tandis que depuis des décades de dons en solidarités tous azimuts

on voit dans les memes contrees des pouvoirs politiques continuant leurs guerres et créant les mêmes exodes de famines

pour qui les mêmes ONG et autres centres officiels de recueil de donations continuent de nous demander plus de fonds pour les memes causes: des millions hier / des milliards now !

tandis que les victimes restent sans aide / ailleurs dans le processus
toute solidarite etant basee sur la confiance

ces grands groupes d;appel a solidarite ont ainsi scie la branche
de laquelle ils faisaient la morale avec pression sur tous sens de culpabilite possible

soit, pour ces organismes en demande de fonds de confiance, pas de reconstruction en vue

Écrit par : univercell | samedi, 20 août 2011

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