vendredi, 05 août 2011

La bagnole contre la ville

Un « urbanisme » pensé en fonction des bagnoles n'est qu'un agencement, des villes conçues en fonction du trafic automobile ne sont que des échangeurs autoroutiers. Nous en tenons, nous, pour la cité. D'avoir réduit l'urbanisme à  une méthode d'agencement de dépôts et d'autoroutes, le capitalisme ne se porte certes pas plus mal, mais dans ces domaines comme dans tous les autres, se manifeste son irrépressible tendance à  la dégradation et à  la vulgarité. L'urbanisme capitaliste, dans sa version libérale ou dans son adaptation social-démocrate, est un urbanisme frappé d'entropie.


Qu'on nous parle de circulation (ou de transport) plutôt que de déplacement n'est pas innocent. Les marchandises circulent, les objets sont transportés. Les personnes, elles, se déplacent, et se déplacent elles-mêmes. Nous ne voulons au fond rien d'autre que substituer la liberté de déplacement -la liberté de se déplacer- à  l'obligation de circuler ou d'être transporté. « Circulez ! » est un ordre policier ; « déplaçons-nous... » peut être une libre décision. Les déportés sont transportés, les nomades se déplacent. La circulation n'est aujourd'hui encore que celles de solitudes aussi étroitement agglutinées dans les rues que séparées dans la société, et conduites du lieu de leur ennui à  celui de leur exploitation. En bagnole ou non, en usant des moyens de transport publics ou privés, le temps de déplacement entre le domicile et le lieu de travail (quand ils sont encore distincts) est un temps de surtravail, qui réduit le temps « libre » disponible. Quant au mode de déplacement, il est une marchandise, non un instrument : sa valeur est moins d'usage que d'échange, et cela n'est évidemment pas en raison de ses avantages concrets, fort hypothétiques et pour une bonne part illusoires, qu'il nous est enjoint (par « le Marché ») de nous déplacer en bagnole, mais parce que d'elle est tiré un profit -ou plutôt, et en cascades, une multitude de profits, de ceux des constructeurs à  ceux des gargotiers d'autoroutes.

Nous n'avons pas à combattre la bagnole comme un mal mais à la reconnaître dans les villes comme un poison. L'urbanisme ne doit plus faire dans les villes de place supplémentaire à  l'automobile, à  sa circulation ou à  son stockage, mais doit l'en expulser. L'aménagement du territoire ne doit plus laisser à  l'automobile que la moindre place possible -celle nécessaire à  son usage par ceux qui ne peuvent jouir de la liberté fondamentale de se déplacer qu'en se déplaçant en bagnole, et qui ne constituent qu'une part infime de la masse actuelle des automobilistes. Nous ne nous contentons pas de parier sur le dépérissement de la circulation automobile comme d'autres, naguère, pariaient sur le dépérissement de l'Etat, nous voulons, par tous les moyens possibles, le hâter. Nous n'attendons pas que cette tumeur se résorbe d'elle-même, nous voulons la détruire. Car il y a  belle lurette que la bagnole, ni ses avatars, ni ses ersatz, n'a plus grand chose à  voir -si jamais elle eut quoi que ce soit à  y voir- avec un moyen de transport, et qu'elle n'est plus qu'un signe de conformité sociale, d'adhésion aux normes de comportement et aux apparences du bonheur obligatoire. Le projet consumériste d'une automobile par famille atteignait déjà  aux limites de l'imbécillité, franchissant celles du déraisonnable -à  supposer que la raison ait quelque chose à  nous dire d'un tel projet ; La tendance aux deux voitures par famille dans les classes « moyennes » des pays riches, puis le projet d'une voiture par personne et par année, illustrent la transformation de l'objet en fétiche, et de son utilité supposée en prescription religieuse. Là  où l'on faisait carême, on fait Salon de l'automobile. La bagnole est un fait social. La toxicomanie, la prostitution, la pédophilie sont aussi des faits sociaux. Ce faits sociaux correspondent à  des états, précis et transitoires, de l'évolution sociale, en même temps qu'à  un désir irrespectueux du désir d'autrui, et ils concourent, par leur massification, à  figer cette évolution. Nous avons besoin d'extirper la bagnole de la ville, parce que nous avons besoin, et usage, de l'espace qu'elle occupe, encombre et salope, et des ressources qu'elle gaspille.

Ce que révèle l'étouffement de la ville par la bagnole est aussi le caractère essentiellement idéologique de tout urbanisme. L'urbanisme n'existe pas ; la bagnole, elle, existe ; les bâtiments existent, les rues existent, mais l'urbanisme non, ou seulement comme le discours tenu sur ce qui existe, sans lui et malgré lui, discours tenu non pour décrire la réalité, moins encore pour la comprendre, et certainement pas pour la changer, mais pour la voiler, la parer ou la celer. Il n'y a pas d'urbanisme possible avec la ville capitaliste, parce qu'il n'y a pas d'urbanisme qui ait du sens quand on ne lui demande et ne tolère de lui que d'organiser la répartition de l'espace d'un marché entre la marchandise, les marchands, les livreurs et les entrepôts.

Il nous faudrait donc recréer l'urbanisme et recréer l'architecture, pour n'avoir pas à  accepter la mort des villes -des villes non comme agglomérats de zones distinctes de travail, de logement et de consommation, mais des villes comme tissu social, culturel et politique. Nous ne parlons pas de la ville en pensant à  ses pierres et à  son béton, mais en pensant à  ses habitants. Une cité ne vaut que par ses citadins, et la plus misérable des favela est plus ville que Chandigarh. Et on peut tenir pour évident qu'on ne recréera un urbanisme à  la mesure de l'humain, et une architecture à  la mesure de qui l'habite, qu'en substituant le plus radicalement et le plus généralement possible la venelle au boulevard, le terrain vague à  l'esplanade et un urbanisme unitaire à un urbanisme fonctionnel. C'est en tenir pour une ville indivise, non clivée en zones d'habitat, de travail, de consommation. C'est en tenir pour l'entrelacs des logements, des commerces, des ateliers, des salles de concert, des cinéma;  pour des terrains vagues et des prairies sèches dans les centres historiques, et pour des institutions culturelles dans les quartiers périphériques; pour la pierre contre le béton, pour la friche contre les parcs, pour la ruelle tortueuse contre l'avenue et pour des espaces d'obscurité contre l'éclairage a giorno des vacuités nocturnes.

14:32 Publié dans urbanisme | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : automobile | |  Facebook | | | |

Commentaires

C'est quand la dernière fois que vous avez été aux états-unis ? Ou dans une métropole asiatique ?

Écrit par : Eastwood | vendredi, 05 août 2011

Super sympa cet article très bien détaillé...

Écrit par : kamagra | vendredi, 05 août 2011

En premier lieu, je m'étonne de lire sous votre plume des mots comme expulser ou détruire. Un intégrisme bien étroit. Pour autant que l'intégrisme large existe.
Bien sûr, je rêve avec vous de centres urbains débarrassés de la pollution olfactive et sonore que provoquent les véhicules à moteur thermique. Mon caractère plutôt optimiste me permet de rester assez serein sur l'abandon de cette technologie pour de multiples raisons, notamment la pénurie programmée de pétrole à court terme et la prise de conscience généralisée des conséquences de la destruction de la couche d'ozone, pour ne mentionner que ces points.
J'ai plus de peine à vous suivre dans vos considérations mercantiles. Ce n'est pas demain la veille que l'humanité se nourrira de culture et de politique. La production fait partie des merveilles inventives et créatrices de l'homme et continuera longtemps à séduire. Tout au plus apprendrons-nous à devenir des consom'acteurs.
C'est d'ailleurs cette qualité qui nous permettra de découvrir des moyens de se déplacer respectueux de l'environnement sans obliger chacun à se parquer dans des transports publics bondés et malodorants comme chez les poules en batteries.
Comme le relève très justement Eastwood, vous semblez n'avoir aucune conscience de ce qui se passe au niveau de l'urbanisme moderne dans la plus grande partie du monde. Nous construisons aujourd'hui des villes afin de permettre une plus grande fluidité dans les mouvements, que vous les appeliez transports ou déplacements n'y change pas grand chose.
Quelques allumés essaient bien de mettre un peu partout des barrières, des chaines, des pistes cyclables et des interdictions pour décourager cet effort de mobilité. Ils obtiennent même quelque résultat, pour leur plus grand malheur puisque tout se paralyse et que la pollution augmente.
Je vous imaginerais assez bien dans un petit chalet à la montagne en train de déverser votre fiel anti-bagnole, mais il y a un hic, pour atteindre votre chalet, il vous faudrait justement une bagnole. Zut. Donc, plutôt que de vous isoler dans un monde qui vous conviendrait, il vous reste à convertir le reste de votre genre à votre bonne cause. Par des expulsions, de la destruction. Bonne chance !

Écrit par : Pierre JENNI | vendredi, 05 août 2011

Et j'en ai marre des bobos qui mettent leur vélos électriques (t'as vu le prix des vélos électriques? )dans leur 4x4

Écrit par : ollec | vendredi, 05 août 2011

Bonjour,
Je cite Mr. Pierre Jenny:
"La production fait partie des merveilles inventives et créatrices de l'homme et continuera longtemps à séduire. Tout au plus apprendrons-nous à devenir des consom'acteurs. " Ecrit-il. :D

La production, la croissance, cette merveille inventée d’oligarques capitalistes, dont le seul but est le grossissement de leurs fortunes et de leurs pouvoirs.
En se foutant du devenir de la planète et de ses espèces, et de la qualité de la vie. Car eux se pensent assez fort et riches pour être a l'abri quand ce système se cassera la figure.
Il ne s'agit pas de produire et de consommer pour que le monde aille.
L'homme et toutes les espèces n'ont qu'un besoin, se nourrir. Pas amasser. Les écureuils ne sont de loin pas majoritaire. les poissons volants non plus.
L'homme est une catastrophe pour l'univers a mon avis. Ou un moyen inventé par lui pour mettre fin a un peu de son expansion. L'homme est devenu un gigantisme nuisible.
La pire invention a été le gouvernail. Cet outil qui a permis le transport de toutes les idéologies malsaine de l'occident et le génocide de gens qui savaient vivre en harmonie avec l'environnement.
Se déplacer pourquoi? Pour aller ramasser des fruit, des graines, en faire pousser dans un but de vie, oui, un peu. Mais pour faire de la fortune, ça c'est vraiment inutile.
Se déplacer pour aller chez ceux que l'occident accuse d'être inférieurs -dans le but de motiver les çons qui votent pour ces fous par peur-, afin de leur piquer ce qui les fait vivre. Leur piquer un sous-sol pétrolifère dans le seul but d'être militairement les plus fort, pour juste garder les fortunes et le pouvoir des malades mentaux de de l'oligarchie citée plus haut. De faire des miliards de bénéfices au détriment de la vie?

Écrit par : ollec | samedi, 06 août 2011

Vous pouvez consulter le blog où se trouve mon commentaire que vous n'avez pas daigné publié :

http://hypolithe.romandie.com/

Écrit par : Hypolithe | dimanche, 07 août 2011

Je ne daigne publier ni les commentaires qui se résument à des liens, ni les commentaires qui ne sont que des reprises d'autres blogs...

Écrit par : Pascal Holenweg | dimanche, 07 août 2011

Bonjour Monsieur Pascal Holenweg,

Ce commentaire a été écrit en tout premier lieu sur votre blog et ensuite reporté sur mon blog :

http://hypolithe.romandie.com/

ce n'est donc ni un report de liens et encore moins une reprise d'autres blogs.

De ce qui précède libre à vous de publier mon commentaire qui remet un peu les pendules à l'heure en ce qui concerne les cyclo-touristes arpentant les routes de montagne.

Écrit par : Hypolithe | dimanche, 07 août 2011

C'est en lisant ce genre d'article que l'on n'a plus du tout envie de combattre le capitalisme aux cotés de gens comme vous...
Bagnole= je suis libre de décider de partir immédiatement là ou je veux et en voyant un panneau "vallée de joux" je peux soudain changer d'avis et me dérouter moi-même en fonction de ma seule fantaisie...Je peux aussi ramasser une auto-stoppeuse et élargir mon carnet d'adresses...etc...
Socialisme= se faire ch... comme un rat mort dans des p... de trains qui ne mênnent qu'à des gares, subir l'abjecte politique d'ostracisation des fumeurs voulue par les néo-puritains et les sauveurs de planète, et se faire contrôler par des guignols...
Si tu crois que ta vision du socialisme est mobilisatrice tu te trompes!!!

Écrit par : Documentaliste... | lundi, 08 août 2011

Tu n'est libre de rien du tout : tu dois remplir ta bagnole d'essence (ou la charger d'électricité), tu dois la garer quand tu ne l'utilises pas, tu dois rouler sur la route et dans le sens de la voie de circulation, tu dois la faire réparer, tu dois l'entretenir, tu dois te faire chier dans des embouteillages provoqués par les autres bagnoles, et quand tu conduis, tu ne peux rien faire d'autre. Dans un train, je peux lire, dormir, manger pendant qu'on me conduit là où j'ai décidé d'aller et à pied ou à vélo, non seulement je vais VRAIMENT là où je veux, et je m'arrête là où je veux, mais en plus, je me fous des embouteillage, je me fous des compagnies pétrolières, je me fous des garagistes et je me fous du troupeau qui matin et soir s'agglutine sur ses quatre roues dans les rues de la ville...

Écrit par : Pascal Holenweg | mardi, 09 août 2011

erratum : tu n'es, pas "tu n'est"

Écrit par : Pascal Holenweg | mardi, 09 août 2011

Les commentaires sont fermés.