jeudi, 04 août 2011

Santé, conservation !

Il eût été assez surprenant, et pour tout dire absurde, que le corps des humains ne devienne pas marchandise pour un système qui fait de l'humain une marchandise.

Il eût été assez surprenant que l'obsession de la productivité ne se traduise pas en obsession de la « santé », au point que la recherche de la « santé » devienne elle-même une maladie, et en tous cas un facteur pathogène : réduit à  ses fonctionnalités utiles, le corps doit être performant et la personne se rend malade à  force de se vouloir en « pleine forme ».

L'obsession du bien être est une maladie sociale. La peur du risque, et donc la peur de l'autre dès lors que toute altérité est porteuse de risque, la négation de la mort, le refus de la vieillesse, la mobilisation de toutes nos ressources intimes pour la conservation de nous-mêmes, sont autant de symptômes de cette maladie sociale qui, en devenant maladie individuelle, devient  maladie mortelle -mais produisant des morts-vivants : l'obsession de notre santé nous zombifie.


Plus grande et plus large est l'offre de « santé », plus elle force la demande : les besoins, les problèmes, les risques sont produits par cela même qui s'affirme capable de répondre aux uns, de résoudre les autres, de garantir contre les derniers. Et plus intensément est ressentie l'incapacité du système de santé à  soigner tout le monde contre tout, à  garantir à  chacun qu'il ne risquera jamais rien. Mais ce « tout le monde » n'est pas n'importe qui, ce « chacun » ne réside socialement pas n'importe où : c'est la classe moyenne et ce sont les classes dominantes qui souffrent de leur obsession de ne plus souffrir. Tant pis pour elles.

L'angoisse sanitaire mesure l'intégration sociale : les insoumis ne connaissent pas le stress, qui est la maladie de la soumission et le prix de l'obéissance, les misérables ne sont pas obsédés par la recherche de la santé parfaite, qui est la maladie du pouvoir et le prix de l'aliénation.

Que la pensée médicale et sanitaire se soit réduite à  une pensée de la conservation n'est pas sans répondre à  la réduction de la pensée politique à  une pensée elle-même conservatrice. Il nous faudrait donc protéger notre corps (et notre âme, pour autant que nous nous en accordions une) des accidents, des maladies, de l'usure du temps. La définition de la santé que donnait dans les années '70 l'Organisation mondiale de la Santé est exemplaire de cet enfermement défensif de la pensée médicale et sanitaire : la santé serait « un état complet de bien-être physique, mental et social ». De toute évidence, un tel objectif, qui rappelle la confusion entre le bonheur et le plaisir que dénonçait déjà Saint-Just, est hors de portée, et parce qu'il est hors de portée, fauteur de ce « mal-être physique, mental et social » qu'il s'agirait précisément d'éradiquer. Le serpent malade se bouffe la queue pour se soigner.

L' « état complet de bien-être physique, mental et social » est en outre un programme impliquant l'usage de méthodes totalitaires : rien ne doit échapper à  l'autosurveillance médicale et sanitaire : l'individu doit se surveiller, surveiller son corps, surveiller son alimentation, surveiller son mode de vie, préserver son énergie, rester fonctionnel et efficace, se soumettre aux impératifs de la santé collective, gérer son « capital santé » comme un rentier sa rente, se plier aux régimes qu'il s'impose.

A l'autosurveillance s'ajoute, ou supplée lorsqu'elle fait défaut, le contrôle social. Il convient non seulement de s'abstenir de tout comportement déviant pour soi-même, mais également de surveiller le comportement des autres, et le cas échéant de le dénoncer. La maladie devient une délinquance, jouer avec sa santé un délit. Le système de santé devient un système de contrôle social, la solidarité se réduit en discipline, l'intégration de l'individu au système de santé est indissociable de son intégration au système social, et de son adhésion à  l'ensemble des normes sociales. Cette servitude volontaire vaut toutes les autres, et son terme est celui de toutes les autres : la mort mais en bonne santé. Et peu importe que la prolongation de la vie à  tout prix soit la négation du prix de la vie, et de la vie elle-même, puisque ce que l'on nie est l'évidence que la vie est en elle-même un processus de destruction.

14:03 Publié dans Santé, médecine | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : hypocondrie | |  Facebook | | | |

Commentaires

A ce qui est décrit si justement on pourrait ajouter venus les mains vides on repart aussi les mains vides mais en riant de l'hypocrisie qui résulte des pleurs de ceux qui ignorèrent le plus souvent ceux partis lors de leur vivant! l'Etat à lui seul sait vous consoler du manque de contacts humains et comment ne pas le remercier grâce aux impots on a encore l'impression d'être utiles vous diraient certains ou du moins considérés comme humains et non comme objets!

Écrit par : lovsmeralda | jeudi, 04 août 2011

Merci pour cette belle contribution. Le même discours pourrait se tenir à peu de choses prêt en ce qui concerne le besoin de sécurité.
Enfer et paradis ne sont que les deux revers d'une même médaille. Il est impossible de choisir l'un sans l'autre et celui qui voudrait faire l'économie du risque perdra la passion, l'intensité de vie et finalement son humanité. Le prix est fort pour tenter vainement de se prémunir. Et forcément sans garantie. Quelle tristesse !

Écrit par : Pierre JENNI | jeudi, 04 août 2011

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