mardi, 26 juillet 2011

A propos du mode de production collectiviste d'Etat

« (...) dans l'intérêt d'une juste répartition de la terre nous avons de propos délibéré laissé mourir en une seule année environ 5 millions de paysans avec leurs familles. Nous avons poussé si loin la logique dans la libération des êtres humains des entraves de l'exploitation industrielle, que nous avons envoyé environ dix millions de personnes aux travaux forcés dans les régions arctiques et dans les forêts orientales, dans des conditions analogues à celles des galériens de l'Antiquité. Nous avons poussé si loin la logique que, pour régler une divergence d'opinions nous ne connaissons qu'un seul argument : la mort (...) Nos ingénieurs travaillent avec l'idée constamment présente à l'esprit que toute erreur de calcul peut les conduire en prison ou à l'échafaud ; les hauts fonctionnaires de l'administration ruinent et tuent leurs subordonnés, parce qu'ils savent qu'ils seront rendus responsables de la moindre inadvertance et seront eux-mêmes tués ; nos poètes règlent leurs discussions sur des questions de style en se dénonçant mutuellement à la Police secrète (...). Agissant logiquement dans l'intérêt des générations à venir, nous avons imposé de si terribles privations à la présente génération que la durée moyenne de son existence est raccourcie du quart. Afin de défendre l'existence du pays, nous devons prendre des mesures (...) en tout point contraires aux buts de la Révolution. Le niveau de vie du peuple est inférieur à ce qu'il était avant la Révolution, les conditions de travail sont plus dures, la discipline est plus inhumaine, la corvée du travail aux pièces pire que dans les colonies où l'on emploie des coolies indigènes ; nous avons ramené à douze ans la limite d'âge pour la peine capitale ; nos lois sexuelles sont plus étroites d'esprit que celles de l'Angleterre, notre culte du Chef plus byzantin que dans les dictatures réactionnaires. Notre presse et nos écoles cultivent le chauvinisme, le militarisme, le dogmatisme, le conformisme et l'ignorance. Le pouvoir arbitraire du gouvernement est illimité, et reste sans exemple dans l'histoire ; les libertés de la presse, d'opinion et de mouvement ont totalement disparu, comme si la Déclaration des Droits de l'Homme n'avait jamais existé. Nous avons édifié le plus gigantesque appareil policier, dans lequel les mouchards sont devenus une institution nationale, et nous l'avons doté du système le plus raffiné et le plus scientifique de tortures mentales et physiques. Nous menons à coups de fouet les masses gémissantes vers un bonheur futur et théorique que nous sommes les seuls à entrevoir »

Arthur Koestler (Le Zéro et l'Infini, chapitre VIII)


 

L'instauration en Russie, après la contre-révolution bolchevik, du mode de production collectiviste d'Etat est sans doute la plus écrasante défaite du mouvement révolutionnaire dans les temps « modernes ». Cette défaite est plus considérable encore que celles subies ensuite face aux fascismes -après tout, ceux-ci étaient les ennemis du mouvement révolutionnaire, s'avançant et se disant tels et agissant comme tels. Les bolcheviks, eux, se revendiquaient du mouvement révolutionnaire, jusqu'à s'en prétendre les seuls héritiers. L'instauration du mode de production collectiviste d'Etat est le couronnement des défaites du projet révolutionnaire des XIXème et XXème siècles, parce qu'il est l'écrasement de la révolution au nom de la révolution elle-même. L'effondrement du collectivisme d'Etat ouvre donc des perspectives que son instauration avait fermées.

Le collectivisme d'Etat est un mode de production spécifique, et non une forme particulière de capitalisme ou de socialisme, quoiqu'il emprunte au premier quelques traits distinctifs -mais en les poussant à l'extrême, à la totalité, et qu'il vole au second l'expression rhétorique de son espérance. Ce mode de production est caractérisé par la propriété étatique des moyens de production, par le renforcement des possibilités de tous les pouvoirs et de tous les appareils d'Etat (appareils répressifs, idéologiques et sociaux) et par la généralisation du salariat comme norme sociale impérative et comme mode unique et obligatoire de rétribution du travail et du temps de travail : qui n'est pas salarié est parasite ou bagnard, le premier statut conduisant au second.

Propriété d'Etat et non propriété sociale ; renforcement de l'Etat et non dépérissement de l'Etat, ou substitution de la Commune à l'Etat ; généralisation du salariat, et non libération du travail : sur ces trois points fondamentaux, le collectivisme d'Etat est non seulement, dans la réalité, le presque exact contraire du socialisme, et plus éloigné de lui que le capitalisme, mais il sanctionne aussi une formidable régression du projet révolutionnaire, confié désormais au parti et à l'Etat, en même temps que le pouvoir est confié au premier et la propriété au second, contre les citoyens et contre les travailleurs.

Il y a socialisme là où la propriété des moyens de production (la terre, le capital, le travail, l'information) est socialisée, et où le pouvoir social et politique est exercé par les citoyens eux-mêmes -par les travailleurs, si l'on accepte de considérer comme tels tous ceux qui ne tirent pas leur revenu du travail des autres. Il n'y a pas socialisme là où la propriété des moyens de production est privée, ni là où elle est étatisée ; il n'y a pas socialisme là où le pouvoir politique est en mains d'un parti unique se confondant avec l'Etat, ou en mains des détenteurs des moyens de production ; il n'y a pas socialisme là où la propriété étatique des moyens de production et l'exercice du pouvoir politique par un parti-Etat produit cette « nouvelle classe » dénoncée en son temps par Milovan Djilas, et qui fut la classe dominante dans tous les systèmes fondés sur le collectivisme d'Etat et s'inspirant du léninisme -de la Russie à la Chine, de la Yougoslavie au Vietnam.

Fondamentalement, le mode de production collectiviste d'Etat fut une belle affaire pour le capitalisme, aux adversaires de qui il fournissait un faux modèle engloutissant l'espérance révolutionnaire dans la monstrueuse escroquerie stalinienne, éliminant ou désarmant les ennemis du capitalisme, ou les transformant (selon qu'ils étaient simples militants ou dirigeants) en instruments ou en complices de cette élimination et de ce désarmement. Le léninisme, le stalinisme, le titisme, le maoïsme et toutes leurs variantes ont d'ailleurs tué, emprisonné, éliminé de toutes les façons, plus de révolutionnaires (et d'entre eux, plus de communistes) que le capitalisme, plus que le fascisme et le nazisme.

Le duel apparent, et fait pour une bonne part d'un face-à-face théâtral, du capitalisme et du collectivisme d'Etat, permit en tous cas (en l'y contraignant) au premier de se réformer, de s'adapter, de se socialiser, tout en invoquant en réponse à toute tentative, même réformiste, d'aller plus loin dans le changement, le spectre d'un Ennemi aussi commode pour le capitalisme que Satan pour l'Eglise. Ce manichéisme était confortable, il fut formidablement efficace : il suscita la fabrication du capitalisme socialisé, pour que perdure le capitalisme -il n'y avait plus dès lors qu'à brandir la menace d'une régression sociale en présentant la comparaison entre les situations respectives des travailleurs « occidentaux » et « soviétiques » : elle semblait parler d'elle-même, dès lors que même dans les plus « développés » des Etats du glacis (la Tchécoslovaquie, l'Allemagne de l'Est) cette situation (cadences de travail, niveau de vie, libertés) renvoyait non à l'espérance socialiste, mais au souvenir du capitalisme sauvage du XIXème siècle. L'avenir radieux avait la forme du passé sombre. Rien ne fut plus efficace pour inviter les travailleurs occidentaux à se contenter de ce que leur offrait le compromis social-démocrate, que la vision de ce qui était imposé aux travailleurs de l' « autre monde ».

Ce n'est pas en 1989 que le capitalisme a vaincu le « communisme » : c'est en 1917. La chute du collectivisme d'Etat, aube dissolvant le monstre stalinien, est le constat d'échec d'une fausse alternative au capitalisme, et ce constat nous permet de repenser la nécessaire alternative au capitalisme -dont le collectivisme d'Etat n'était finalement que le contrepoids, équilibrant la balance et donnant au capitalisme l'occasion de sa propre remise à jour social-démocrate. Le mur est tombé, qui masquait l'horizon : sa chute n'est pas une défaite du projet révolutionnaire, mais au contraire le moment de son dévoilement possible.

Encore ce mur n'est-il tombé qu'en Europe, et cet horizon n'a-t-il été dégagé qu'ici. On s'est peu soucié de la formidable expansion de l'étatisme, et sous sa forme la plus absurde, la plus inefficace, la plus corrompue, dans les Etats nés de la décolonisation, et qui, s'étant construits en tant qu'Etats avant que la société ait été construite, ou reconstruite, s'étaient tous orientés vers la bureaucratie généralisée, et une forme de collectivisme d'Etat sans base économique, de bureaucratie sans base de classe -bref, d'Etats sans autre réalité que l'intérêt que les anciens colonisateurs prêtaient à leur création, puis à leur survie. Il faut croire qu'au delà des dénonciations convenues, la persistance de ces régimes sied aux nôtres, et aux intérêts de nos puissants.

20:49 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : socialisme, stalinisme, capitalisme | |  Facebook | | | |

Commentaires

C'est toujours trés z'agréable de relire "tintin au pays des soviet" déguisé en texte sérieux... Lénine = Staline = Tito dis-tu, ignorant délibérément que le bolchévisme était divisé en 3 tendances: gauche dite "trotskiste", centre dit "stalinien" et droite "boukharinienne"...C'est bien le travail de simplification que tu fais car il importe de crétiniser la "jeune garde" avec des récits qu'Hergé aurait pu commettre...

Écrit par : Documentaliste... | mercredi, 27 juillet 2011

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