dimanche, 17 juillet 2011

Que nul ne travaille plus, mais que tous oeuvrent

Hier, on parlait du temps. Et si on parlait de ce à quoi on le consume, du "travail" ?

Par le mot de « travail », il a toujours été formulé deux réalités différentes : d’une part, celle de l’activité, constitutive de l’humanité en tant qu’on peut la différencier de l’animalité) de transformation de la réalité donnée : le travail est ce qui transforme le monde, en transformant un peu du monde -du silex que l’on taille à la tour que l’on construit. Et d’autre part, l’esclavage -l’activité contrainte, la mise des uns au travail par les autres, pour leur profit ou leur subsistance.


Le travail (au sens, essentiellement, de travail salarié) fut longtemps, et reste souvent, le seul moyen de survie pour ceux qui, contraints de vendre leur temps et leur force, et de les vouer à d'autres, doivent se vendre eux-mêmes pour ne point périr. La torture laborieuse était alors la condition de la survie physique. Nous n’en sommes plus là dans les pays du « centre », ceux du capitalisme socialisé, si bien d'autres y sont encore à la périphérie, et nous ne jurerons pas que le travail soit encore « chez nous » le moyen de la survie physique, s’il reste le moyen de la survie sociale -à condition cependant, de la confondre avec l’intégration sociale, le travail étant alors la marque de l’adhésion à la norme sociale.

Le compromis social élaboré à la sortie de la Guerre Mondiale est un échange : celui du travail (salarié) contre la protection sociale. Hier, ici, qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Aujourd’hui, ici, qui ne travaille pas peut désormais manger, l’aide sociale ou les restos du cœur y pourvoyant, l’apparent gaspillage de la charité étant pour l’ordre social infiniment préférable au réel désordre de la famine. Dès lors, au caractère « sécuritaire » du travail pouvant suppléer l’aide sociale, le caractère socialement identitaire, normatif, du travail devient déterminant : c’est par lui que l’on reste inside que l’on évite le rejet dans la marge, que l’on peut continuer à satisfaire à la norme sociale.

Ce par quoi dans le travail, aujourd’hui et dans le capitalisme socialisé, le travailleur est exproprié de lui-même n’est pas la captation du produit du travail, mais la captation du temps passé au travail, c’est-à-dire le salariat. C’est par le salaire que le travailleur est exploité, par le salaire que la force et le temps qu’il vend lui sont achetés, par le salaire que cette vente aboutit à la vente du travailleur lui-même, par lui-même, en tant que travailleur. La condition de l’existence est en même temps la cause du vide de l’existence, les raisons de vivre sont ôtées par l’octroi des moyens de vivre. Seul un travail gratuit peut ne plus avoir comme conséquence l’exploitation -encore faut-il qu’il soit réellement gratuit, c’est-à-dire à la fois librement consenti et non échangé, ce que n’est pas, par exemple, le travail « ménager » de la « femme au foyer ».

Retrouver le sens de la critique du travail, c’est aller plus loin dans la critique de l’ordre social que là où s’arrêtèrent Fourier, Marx, Proudhon, dénonçant les modalités du travail, les conditions faites au travailleur, mais non le travail lui-même. Si notre critique du travail n’est pas celle, aristocratique, qui prévalait pour ceux qui, dans la cité antique ou l’Europe médiévale forçaient esclaves ou serfs à travailler pour qu’eux-mêmes puissent se consacrer aux affaires publiques, à la guerre, à la prière, à l'orgie ou à la création culturelle, c’est que notre critique est fondée sur la volonté d’accorder à toutes et tous le droit que quelques uns seulement s’étaient arrogés, sur le dos courbé. d’une masse laborieuse les nourrissant. Que le grand nombre travaille pour nourrir le petit nombre est révoltant ; que nul ne travaille pour que tous puissent, librement, oeuvrer, telle devrait être notre exigence.

15:15 Publié dans De tout un peu | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : travail, salariat | |  Facebook | | | |

Commentaires

Cher vieil anar, l'idée n'est pas neuve et personnellement - en théorie - j'y souscris. Elle a d'ailleurs connu un embryon de résolution avec l'automation, la robotisation de diverses tâches, soulageant l'humanité de travaux pénibles ou fastidieux. Mais au fil des années, on s'est aperçu que ce vieux rêve gauchiste de la fin du travail par la généralisation des machines se heurtait à la dure réalité du chômage qu'il engendrait.
De fait, l'essentiel des luttes aujourd'hui porte moins sur l'amélioration de la condition ouvrière que sur le maintien de l'emploi, donc du travail. A cela on peut avancer deux causes, qui sans doute sont un peu vraies toutes les deux:
1) la société démocratique bourgeoise est ainsi organisée que pas de travail = pas d'argent = sdf
2) un certain nombre de gens, peut-être la majorité, n'ont pas forcément la créativité, l'énergie, l'orgueil ou la démesure nécessaire pour s'imaginer eux-mêmes leur propre ouvrage qui leur emplirait la vie...
Par ailleurs, même si 1) est prépondérant, par quoi la remplacer cette fichue société démocratique bourgeoise ? Comment faire pour que chacun puisse oeuvrer à ce qui lui plait tout en assurant le fonctionnement de l'essentiel = le vivre,le couvert et le reste ?
J'ai jadis imaginé que le revenu universel pourrait être une solution. Un revenu minimal, que chacun toucherait dès sa naissance, indexé aux besoins de l'âge, permettant de vivre à minima (un toit avec un confort basique et des pâtes matin et soir, une assurance médicale de base, un jean et deux t-shirts par an...). La société peut payer cela. La nôtre en tout cas. Toutes les autres formes d'aide sociale seraient supprimées. Et tout ce que l'on gagnerait par son travail ou par ses oeuvres serait en plus.
Cela permettrait de rééquilibrer les choses en permettant à chacun de faire ses choix: bosser et oeuvrer, ou glander. Mais malheureusement, je crains que cela ne résoudrait pas le problème de fond. parce qu'en pratique, il y aurait pas mal de gens qui se contenteraient de glander - ce qui serait leur droit - et qui donc vivraient dans des quartiers moins favorisés, finiraient par former des ghettos, réclameraient davantage d'avantages, sans rien offrir en échange à la société que le fait d'exister ...
Bref on se retrouverait rapidement avec des groupes sociaux opposés aux intérêts divergents.

Écrit par : Philippe Souaille | lundi, 18 juillet 2011

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