jeudi, 10 mars 2011

Le maldéveloppement genevois : Changer ou étouffer

La région genevoise se développe. Mais n'importe comment, et au prix d'un déséquilibre croissant entre son centre genevois et sa périphérie française : les emplois ici, les logements là. Et des flux de « pendulaires » entre les deux. On prévoyait 200'000 habitants de plus en vingt-cinq ans, on en déjà gagné 65'000 en cinq ans... dont la moitié se sont installés en France faute de logements disponibles à Genève, alors que dans le même temps et le même espace le nombre de places de travail s'est accru de 36'000 (soit en cinq ans le tiers de ce qu'on prévoyait en vingt-cinq ans) -mais essentiellement à Genève, et sans faire reculer le chômage ni à Genève, ni en France voisine. Les déséquilibres régionaux auxquels le projet d'agglomération voulait remédier se sont donc encore accentués, et c'est désormais la question du type de développement économique qui se pose -du type de développement, ou d'une décroissance maîtrisée.


A Genève, il n'y a plus de frontaliers -il n'y a plus que des voisins.

Inverser la logique du développement de la région genevoise, c'est ce que proposent deux documents programmatiques récents : le « projet économique pour Genève » du PS (www.ps-ge.ch/Canton/GE/Canton//Nos-projets/Projet-economi...) et la brochure du « groupe écosocialiste » de solidaritéS, « Pour une écologie anticapitaliste » (à demander à info@solidarites.ch). Rééquilibrer les rapports entre Genève et ce qui fut son «arrière-pays» et qui est désormais son pays français et vaudois, cela devrait signifier d'abord, puisqu'il y a urgence (celle de la crise de l'emploi en France et de la crise du logement à Genève) plus de logements à Genève et plus d'emplois en France. A ce jour, le résultat est rigoureusement inverse : Genève continue de créer plus d'emplois qu'elle ne peut accueillir de population, la France voisine accueille deux fois plus de nouveaux habitants que Genève et une part croissante de ces nouveaux habitants de l'Ain et de la Haute-Savoie (dont des dizaines de milliers de Suisses installés en France faute d'avoir pu se loger convenablement à Genève) est constitutive de la population active genevoise. Résultat de ce double mouvement de concentration des emplois et d'exportation de la population, en l'absence de transports publics transfrontaliers suffisants : l'engorgement des voies de circulation et la pollution de leur environnement, terres agricoles comprises, par le trafic automobile « pendulaire », d'une part, et l'explosion du prix des terrains, des maisons et des loyers en France, d'autre part.  Annemasse, Saint-Julien, Ferney, Nyon, sont constitutives de Genève, et personne n'y peut rien -si nombreux sont ceux qui refusent encore de l'admettre : de Nyon à Bellegarde, il n'y a plus de « frontaliers », il n'y a plus que des voisins. Le canton de Genève représente moins du tiers de la superficie de la région genevoise et dans dix ans, la majorité de la population de la Genève réelle habitera hors du canton. Cette réalité s'impose à l'urbanisme, à l'emploi, aux transports, à la démographie : toute la région genevoise est déterminée par son centre urbain, mais ce centre urbain continue de cultiver une confrontation archaïque entre la ville et la campagne, quand il n'y a  plus de campagne à Genève, sauf à redonner à ce mot le sens de la résidence extramuros des membres de la classe dominante urbaine propriétaires de villas que n'effleure pas l'idée que d'autres puissent jouir des droits dont ils jouissent, et moins encore l'idée que la plèbe locataire vienne polluer socialement leur paradis sam'suffit. Il y a, et il y aura toujours un « effet ville-centre », qui verra se concentrer des emplois et des infrastructures culturelles dans la commune centrale, et exporter des logements d'abord dans la première couronne (celle des villes voisines de la Ville de Genève, y compris Annemasse et sa propre couronne urbaine), puis dans une seconde (la zone suburbaine), puis dans une troisième (la zone périurbaine, qui comprend déjà tout le canton, toute la côte vaudoise et toute la France voisine), et enfin au-delà de cette troisième zone, dans toute la région. Mais cet « effet-centre » peut et doit être contrecarré par une véritable politique d'aménagement du territoire -non plus seulement du territoire cantonal, mais de tout le territoire régional. Au maldéveloppement de la région genevoise, il n'y a pas d'alternative qui ne suppose une maîtrise collective du sol, afin de permettre la construction de logements à Genève; pas d'alternative qui ne suppose en outre une politique volontariste d'implantation en France voisine d'entreprises jusque là attirées dans le canton de Genève; pas d'alternative, enfin, qui n'implique un déclassement massif de zones villas et de zones agricoles dans le canton. Pas d'alternative, en somme, qui ne nécessitera de bousculer à la fois des habitudes, des réflexes, des mythes, mais aussi des lobbies et des « droits acquis ». Pas d'alternative qui puisse faire consensus : un autre développement pour la région est un projet porteur de conflits politiques y compris au sein de la gauche, la votation, en main prochain, sur le déclassement d'une zone agricole dans la plaine de l'Aire permettra d'ailleurs de le vérifier, dans la joie et la bonne humeur communicatives d'un vrai débat d'idées et de projet. On ironise ? Bah, à peine...

14:47 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : région, emploi, logement, transports, frontaliers | |  Facebook | | | |

Commentaires

Beaucoup de mot pour résumer cela : tout le monde est d'accord qu'il faut du changement, mais tout le monde s'accorde pour attendre que son voisin fasse le premier pas.

Ce n'est pas exactement cela, on s'approche de notions telle que http://fr.wikipedia.org/wiki/Dilemme_du_prisonnier

Écrit par : Dji | jeudi, 10 mars 2011

Beaucoup de mots, et peut-être l'impression de projets trop globaux, certains plus réalisables que d'autres. Il faut voir d'abord ce que l'Etat réellement contrôle, ou ce qu'il devrait réellement contrôler. Par exemple, la "politique volontariste" pour mettre des entreprises en France voisine, c'est à mon avis un peu du flan, car l'Etat n'a pas réellement de contrôle sur la question, si on continue, ce qui est normal et juste, de considérer que les entrepreneurs sont libres. Vouloir étendre les prérogatives de l'Etat dans la sphère économique, c'est peut-être dans la tradition du socialisme, mais cela ne vaut rien. En revanche, l'Etat peut renforcer son autorité lorsqu'il s'agit des règlementations liées à l'occupation des sols, car si le désir de rendre constructibles les terrains et de les vendre est non contraint, et qu'au contraire il existe une contrainte pour l'empêcher, il est quand même du devoir de l'Etat de libérer l'économie de ce point de vue. Mais il faut avoir une vision claire des rapports qui doivent réellement exister entre l'Etat et l'activité économique, et non pas parler comme si l'Etat pouvait tout faire, qu'il lui suffisait de mener des "politiques volontaristes". C'est en tout cas mon avis.

Écrit par : RM | vendredi, 11 mars 2011

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