jeudi, 03 mars 2011
Saluons comme il se doit l'ouverture du Salon de l'Automobile
La Ville ou la bagnole ?
Le Salon de l'Automobile de Genève s'est ouvert. Il y a pourtant belle lurette que la bagnole, ni ses avatars, ni ses ersatz, n'a plus grand chose à voir -si jamais elle eut quoi que ce soit à y voir- avec un moyen de transport, et qu'elle n'est plus qu'un signe de conformité sociale, d'adhésion aux normes de comportement et aux apparences du bonheur obligatoire. Le projet consumériste d'une automobile par famille atteignait déjà aux limites de l'imbécillité, franchissant celles du déraisonnable -à supposer que la raison ait quelque chose à nous dire d'un tel projet ; La tendance aux deux voitures par famille dans les classes « moyennes » des pays riches, puis le projet d'une voiture par personne et par année, illustrent la transformation de l'objet en fétiche, et de son utilité supposée en prescription religieuse. Là où l'on faisait carême, on fait Salon de l'automobile.
Prolétaires de toutes les villes, débagnolisez-vous !
Qu'on nous parle, pour justifier l'invasion de la ville par la bagnole, de liberté de circulation (ou de transport) plutôt que de déplacement n'est pas innocent. Les marchandises circulent, les objets sont transportés. Les personnes, elles, se déplacent elles-mêmes. « Circulez ! » est un ordre policier ; « déplaçons-nous... » une libre décision. Les déportés sont transportés, les nomades se déplacent. La circulation n'est aujourd'hui encore que celles de solitudes aussi étroitement agglutinées dans les rues que séparées dans la société, et conduites du lieu de leur ennui à celui de leur exploitation. Un « urbanisme » pensé en fonction des bagnoles n'est qu'un agencement. Des villes conçues en fonction du trafic automobile ne sont que des échangeurs autoroutiers. D'avoir réduit l'urbanisme à une méthode d'agencement de dépôts et d'autoroutes, le capitalisme ne se porte certes pas plus mal, mais dans ces domaines comme dans tous les autres, se manifeste son irrépressible tendance à la dégradation et à la vulgarité. L'urbanisme capitaliste est un urbanisme frappé d'entropie. Il nous faut donc recréer l'urbanisme pour n'avoir pas à accepter la mort des villes -des villes non comme agglomérats de zones distinctes de travail, de logement et de consommation, mais des villes comme tissu social, culturel et politique. Nous en tenons, nous, pour la cité. Nous tenons pour évident qu'on ne recréera un urbanisme à la mesure de l'humain qu'en substituant le plus radicalement et le plus généralement possible la venelle au boulevard et le terrain vague à l'esplanade. Nous en tenons donc, après d'autres, pour un urbanisme unitaire, pour une ville indivise, non clivée en zones d'habitat, de travail, de consommation. Nous en tenons pour l'entrelacs des logements, des commerces, des ateliers, des salles de concert, des cinémas. Nous en tenons pour des terrains vagues et des prairies sèches dans les centres historiques, et des institutions culturelles dans les quartiers périphériques. Nous en tenons pour la pierre contre le béton, pour la friche contre les parcs, pour la ruelle tortueuse contre l'avenue et pour des espaces d'obscurité contre l'éclairage a giorno des vacuités nocturnes. La bagnole est un fait social ? la toxicomanie, la pornographie et la prostitution aussi. En même temps qu'à un désir irrespectueux du désir d'autrui, ces faits sociaux correspondent à des états, précis et transitoires, de l'évolution sociale. Nous avons besoin d'extirper la bagnole de la ville, parce que nous avons besoin, et usage, de l'espace qu'elle occupe, encombre et salope, et des ressources qu'elle gaspille. Ce que révèle l'étouffement de la ville par la bagnole est enfin le caractère essentiellement idéologique de tout urbanisme. Sous le capitalisme, l'urbanisme n'existe pas ; la bagnole, elle, existe ; les bâtiments existent, les rues existent, mais l'urbanisme non, ou seulement comme le discours tenu sur ce qui existe, sans lui et malgré lui, discours tenu non pour décrire la réalité, moins encore pour la comprendre, et certainement pas pour la changer, mais pour la voiler, la parer ou la celer. Il n'y a pas d'urbanisme possible avec la ville capitaliste, parce qu'il n'y a pas d'urbanisme qui ait du sens quand on ne lui demande et ne tolère de lui que d'organiser la répartition de l'espace d'un marché entre la marchandise, les marchands, les livreurs et les entrepôts. L'urbanisme ne doit plus faire dans les villes de place supplémentaire à l'automobile, à sa circulation ou à son stockage, mais doit l'en expulser. L'aménagement du territoire ne doit plus laisser à l'automobile que la moindre place possible -celle nécessaire à son usage par ceux qui ne peuvent jouir de la liberté fondamentale de se déplacer qu'en se déplaçant en bagnole, et qui ne constituent qu'une part infime de la masse actuelle des automobilistes. Nous ne combattons pas la bagnole comme un mal, nous la reconnaissons dans les villes comme un poison. Nous ne nous contentons pas de parier sur le dépérissement de la circulation automobile comme d'autres, naguère, pariaient sur le dépérissement de l'Etat, nous voulons, par tous les moyens possibles, le hâter. Nous n'attendons pas que cette tumeur se résorbe d'elle-même, et cesse de faire métastases : nous voulons la détruire.
12:49 Publié dans Transports | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : urbanisme, automobile |
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