mardi, 01 février 2011

Buzz autour d'une candidate voilée : Le voile, la confusion, l'amnésie

Une candidate verte au Conseil Municipal de Vernier porte le voile  « islamique » ... Joli coup de pub, mais avec quoi, derrière? de la confusion et de l'amnésie. De la confusion, d'abord, entre une liberté individuelle et une proclamation religieuse transformée en proclamation politique. Ou bien le choix de porter le voile est un choix purement vestimentaire, esthétique, le choix d'un look, d'une apparence, et on n'a rien de plus à en dire que sur le choix de porter des pantalons dont la taille se situe quelque part entre le genou et l'astragale, ou bien c'est un choix religieux qui n'a pas à encombrer l'espace politique, parce que l'encombrant, il le parasite et ajoute de la confusion à une confusion déjà générale entre le politique et le religieux. Il est vrai qu'en un temps où l'extrême-droite se revêt des oripeaux de la laïcité, l'aliénation religieuse aurait tort de ne pas se farder de couleurs de gauche. Et puis, il y a de l'amnésie, dans ce coup de pub. Parce qu'il conviendrait tout de même de se souvenir que ce sont aux femmes, et seulement aux femmes, à qui s'adresse l'ordre de se voiler, de se couvrir, de s'empaqueter...


Nihil sub sole novi

Que l'on transforme une candidate voilée en héroine de la tolérance multiculturelle, et que de tout son discours on ne retienne que le voile qu'elle porte, n'est pas tant scandaleux qu'affligeant. En soi, le voile n'est d'ailleurs pas plus islamique que juif ou chrétien : il est d'abord, et surtout, patriarcal. Il y a deux générations à peine, sur tout le pourtour méditerranéen, la prescription sociale était que la chevelure des femmes soit couverte -d'un voile, d'un châle, d'un chapeau, peu importe pourvu que cela couvre. Et jusqu'à la Grande Guerre, une femme sortant tête nue,  «en cheveux», était ou bien une pute, ou bien une révolutionnaire -quand encore on consentait à faire la différence entre les deux. Et cela venait de loin, de millénaires en arrière, et d'une vieille angoisse masculine, avivée par l'envie de transmettre un héritage à sa progéniture et pas à celle d'un amant de sa femme. Et c'est ainsi que Monsieur enferma Madame, matériellement, symboliquement, socialement, pour s'assurer que les enfants de Madame soient bien aussi ses enfants à lui, Monsieur. Surtout les garçons. Enfermer les femmes, ou du moins soustraire leur visage au regard des autres hommes : ll fallait à cet ordre une autre justification que celle, triviale, qu'il avait en réalité -les religions y ont pourvu. C'est dire le rôle de chien de garde de l'ordre social, plus encore que de l'ordre moral, que la prescription religieuse (ou plutôt : la prescription sociale à prétexte religieux) joue, quand elle le peut. La religion ne serait que pathologie, aliénation, folklore, si elle ne produisait à bulles et fatwas continues des normes et n'avait la prétention, et parfois le pouvoir, de les imposer. 40'000 personnes ont manifesté à Lahore (Pakistan) pour soutenir l'assassin d'un gouverneur de province qui s'était prononcé pour l'abrogation de la loi punissant de mort le blasphème... Ce pouvoir, le christianisme l'a, dans nos contrées, perdu. L'islam, pas encore. Et d'autres religions, non plus (à l'Indépendance, l'Inde proscrivit le système hindouiste des castes : il est toujours là...). Mais ces prescriptions n'auraient aucun poids si nul n'y adhérait volontairement.  C'est dire qu'il y a de la servitude volontaire dans la revendication par des femmes de ces prescriptions comme étant les leur. Que le respect des traditions patriarcales soit volontaire ne change rien à leur signification, sauf à accroître encore la pression exercée sur celles à qui on les impose -une pression dont les immigrantes sont les premières victimes :  les renvoyer systématiquement à leurs origines ethnique et religieuses, c'est les priver de toute possibilité réelle de s'en trouver d'autres que celles qui leur ont été léguées, souvent par des systèmes sociaux et culturels patriarcaux qui, précisément, leur niaient toute autonomie, et tout droit de se définir elles-mêmes. Mais de ce point de vue même, interdire le voile, le hidjab, le niqab ou la burqa en tant que mode vestimentaire  « contraire à notre mode de vie  », et, par définition, ne l'interdire qu'aux femmes, puisqu'elles seules y sont empaquetées, ne vaudrait guère mieux que l'obligation qui leur est faite ailleurs de la porter. Nous avons donc à résister à deux tentations, contradictoires, mais assez également confortables : celle du j'men-foutisme ironique, et celle de notre propre intégrisme. Ou, pour nous parer de références un peu plus glorieuses, celles de nous prendre pour le Voltaire de l'Affaire Calas sans en avoir le génie, ou  de nous prendre pour Saint-Just sans en avoir le courage. ll en est de ce combat contre l'aliénation religieuse comme d'autres : si la gauche le déserte, qu'elle ne vienne pas pleurnicher que l'extrême-droite s'en empare, en ne le menant que contre l'aliénation religieuse concurrente de celle dont, hasardeusement, nous avons hérité dans nos contrées... Une Verte verniolane prend le voile ? Le PDC songe à prendre la croix pour emblème ? Relisons La Religieuse de Diderot...

14:25 Publié dans Femmes | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : laïcité, religion, voile, élections, genève | |  Facebook | | | |

Commentaires

Globalement assez d'accord, en particulier cette phrase: "ll en est de ce combat contre l'aliénation religieuse comme d'autres : si la gauche le déserte, qu'elle ne vienne pas pleurnicher que l'extrême-droite s'en empare".

Mais n'étant pas féministe pour un sou ni adhérent à l'analyse sociale du féminisme et à ses critères, je pense que c'est aller un peu vite que de dire les choses de cette manière:

"d'une vieille angoisse masculine, avivée par l'envie de transmettre un héritage à sa progéniture et pas à celle d'un amant de sa femme. Et c'est ainsi que Monsieur enferma Madame, matériellement, symboliquement, socialement, pour s'assurer que les enfants de Madame soient bien aussi ses enfants à lui, Monsieur."

Cette angoisse est réelle, quand on découvre que 5 à 15% des enfants ne sont pas du père légal et que celui-ci n'en sait rien. Pourquoi ne pas donner de l'importance à ce besoin masculin? Pourquoi ne pas lui reconnaître une importance? Cette angoisse est aussi le signe du passage du clan indifférencié où l'homme fait ses petits partout et n'en prend aucune responsabilité (pourvu que l'espèce se développe) à la notion de famille, d'unicité du couple, de reconnaissance de ses petits et donc de devoirs envers eux ou d'intégration de ses enfants dans un patrimoine.

La filiation biologique a du sens en regard de cette évolution.

Pour le reste, je ne partage pas le discours sur la femme enfermée et sans droit. Du temps d'Hamourabi, à Babylone il y a 3'000 ans déjà, les lois imposaient des règles dans le couple, la femme n'étant pas diminuée ni objet de l'homme. Les choses ne sont pas si linéaires que le discours féministe voudrait le faire croire.

Écrit par : hommelibre | mardi, 01 février 2011

Cher Monsieur,

On oublie tellement vite le voile de soeur Thérésa ou de soeur Emanuelle, qui nous semblaient si naturels. On oublie que la Bible enjoint les femmes à se voiler, et seulement les femmes, lors de la prière, en prétextant que la femme est l'attribut de l'homme, et que même dans les années 50, la plupart des femmes portaient un foulard à l'église et même dans la rue. Nous avions même des camarades débarquées de Sicile qui portaient le foulard pour aller à l'école (au CO)

Le Hijab ou la Burka, je comprends que pour plein de raison ils ne soient pas souhaitables ici dans nos rues, mais....le foulard? Quelle importance? Cela empêche-t-il quiconque d'apprendre? d'enseigner? de faire de la politique? d'élever ses enfants?

L'Abbé Pierre n'était-il pas souvent dans sa "robe"?

Cette mode de la "laïcité" est bien intolérante, alors que la laïcité n'est que la séparation de l'église et de l'état, pas l'interdiction de porter des signes de son appartenance religieuse ou ethnique.

D'ailleurs, bizarre qu'on ne s'attaque pas aux hindoues qui arborent un petit point rouge sur le front, montrant ainsi quelle est leur religion....

Cette polémique autour du foulard (et on confond tout, foulard, voile, voile intégral, jusqu'à parler de candidate "voilée" pour quelqu'un qui porte un foulard!) est disproportionnée, et pétrie non pas de liberté, mais de stigmatisation de l'Islam.

Je sens que ce sujet fera encore couler beaucoup d'encre...(ou de cyber-encre)

Écrit par : tube | mardi, 01 février 2011

"Nul ne peut de quelque manière que ce soit, exploiter la religion, les sentiments religieux ou les choses considérées comme sacrées par la religion, ni en abuser dans le but de faire reposer, même partiellement, l’ordre social, économique, politique ou juridique de l’État sur des préceptes religieux ou de s’assurer un intérêt ou une influence sur le plan politique ou personnel."
Arrêt du 29 juin 2004 de la Cour européenne des Droits de l’Homme.
Amitiés laïques et républicaines.
Pierre Gauthier

Écrit par : pierre gauthier | mardi, 01 février 2011

Qu'importe la couille d'où est sorti le spermatozoïde qui a fécondé l'ovule d'où est né l'enfant, s'il s'agit d'amour à l'égard de l'enfant ? La filiation biologique n'a de sens que biologique -lui en donner un autre, c'est la surcharger d'un sens qu'elle ne mérite pas. L'angoisse du père légal qui se demande s'il est le père biologique ou non, ne vient-elle pas précisément de cette surcharge ?

Écrit par : Pascal Holenweg | mardi, 01 février 2011

J'étais longtemps plus clan que sang. Je privilégiais l'amour sur l'appartenance, au point de ne pas tenir compte de l'appartenance - dont la biologie est un des aspects. L'expérience vécue me fait dire aujourd'hui que je ne recommencerai pas cela. Je ne regrette rien mais je ne suis pas sûr d'avoir fait juste.

La notion d'appartenance est un peu le pendant de la mère qui dit: "Chair de ma chair". L'homme, lui, dit: "Sang de mon sang".

La filiation biologique est ce qu'on ne pourra jamais nier dans une relation familiale. On peut juridiquement déchoir qqn de la parentalité mais pas du fait d'être parent biologique. C'est le seul fait tangible qui soit pérenne. C'est ce lien qui transmet les forces et faiblesse héréditaires.

J'entends bien que tout cela fait débat, et j'y prends part. Je pense que l'on ne peut évacuer la filiation biologique trop rapidement. Je ne sais si l'on peut parler de surcharge dans le fait de prolonger le lien biologique par un développement social - même s'il prend parfois la forme de l'angoisse, versant inverse de la certitude. La biologie peut servir de fondement à la culture, je le pense, même si cela ne doit pas être une limitation ni une fixation exclusive.

Écrit par : hommelibre | mardi, 01 février 2011

Très bien résumé. Du début à la fin. Faudrait tout de même pas que ça devienne une habitude... Mais si être de gauche ou de droite fait référence essentiellement à des données économiques, je pense que Saint Karl, Sainte Rosa et même l'archange Ricardo, devraient nous autoriser à nous entendre sur une question de fringues, de croyances et de spermatozoïdes...

Écrit par : Philippe Souaille | mardi, 01 février 2011

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