Grand Théâtre : De l'« autonomie » comme camouflage

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La droite traditionnelle de la Ville de Genève (libéraux, radicaux, démo-chrétiens) a trouvé une porte ouverte à enfoncer : le statut du Grand Théâtre. Qu'elle fait mine de vouloir réformer, dans une motion déposée au Conseil Municipal alors que la Fondation du Grand Théâtre doit elle-même rendre un rapport, élaboré par l'ancien Conseiller d'Etat Guy Olivier Segond, sur les trois termes de l'alternative qui s'offre à la Ville : un statu quo amélioré (le GTG reste une Fondation de droit public), l'« autonomisation » (réclamée par la droite), et la gestion directe (l'opéra devient une institution municipale comme les grands musées), dont on ne cachera pas plus longtemps qu'elle a notre préférence, d'autant que dès l'année prochaine, la quasi totalité du personnel « non artistique » du GTG fera partie de la fonction publique municipale. Du Grand Théâtre,  il s'agit de partager la charge financière, non de la camoufler derrière une « autonomie » factice.

Le charme discret de la bourgeoisie

La droite municipale réclame donc la transformation de la Fondation du Grand Théâtre en institution autonome, dont l'autonomie n'empêcherait pas qu'elle soit sur perfusion financière de la Ville, qui lui consacre déjà entre 40 et 50 millions par année, mais priverait la Ville de la possibilité de tout contrôle réel sur l'institution qu'elle paie. Or changer le statut du Grand Théâtre ne dépend même pas de la Ville, qui pourtant assure matériellement l'existence de l'institution, et y affectera dès l'année prochaine près de 200 fonctionnaires municipaux, mais du Canton, puisque ce statut est voté par le Grand Conseil et a force de loi. Le Canton n'accorde pourtant à l'opéra, pour tout soutien financier, que 50'000 misérables  francs, soit à peine plus d'un millième de ce que la Ville lui accorde. On est donc dans l'intéressante situation où celui qui ne paie pas, commande, et où c'est à celui qui paie de se débrouiller pour trouver une solution aux incohérences du statut de l'institution. Ce sont les charmes discrets de la politique culturelle à la genevoise... Les charmes discrets de la bourgeoisie ?  Si les opéras comme institutions, le Grand Théâtre, donc, sont historiquement des institutions bourgeoises, quand elles ne sont pas aristocratiques (ce ne sont pas les prolétaires genevois qui ont voulu le Grand Théàtre, et ce ne sont pas eux qui en forment aujourd'hui la majorité du public), l'opéra, comme forme d'expression artistique, n'est bourgeois que dans la mesure où les grandes œuvres du répertoire nous viennent d'un temps où la bourgeoisie était une classe révolutionnaire. Voyez, entendez, ce que nous racontent et  nous présentent ces grandes oeuvres, du Couronnement de Popée à Lulu : la morale bourgeoise y est traînée dans la boue, les personnages bourgeois sont ridicules quand ils ne sont pas odieux, les héros sont hors-la-loi, dissidents, insoumis, et quand l'exposé des turpitudes bourgeoises se clôt par un happy end convenu, à la Cosi fan tutte, c'est après trois heures de démolition des convenances...  Nous n'avons cessé et ne cesserons dedénoncer l'invraisemblable structure du financement du Grand Théâtre, l'absurdité de faire reposer la principale institution culturelle de la région sur le seul financement communal. Mais cette critique, nous l'inscrivons dans une volonté de défendre cette institution, comme lieu culturel qui ne tient debout que par la volonté politique d'une collectivité publique. La nostalgie n'est plus ce qu'elle était : nous ne sommes plus dans les heureuses années 60' et 70' du siècle dernier, où nous pouvions nous permettre d'opposer culture bourgeoise et contre-culture et de brandir le Centre autonome contre le Grand Théâtre, ni dans les heureuses années nonante où nous pouvions nous offrir le luxe d'opposer culture institutionnelle et culture alternative. Nous sommes dans un moment où n'importe quel lieu culturel, qu'il soit institutionnel ou alternatif, patrimonial ou émergent, est à défendre, non contre un autre lieu culturel, mais contre le mercantilisme. Un moment où nous avons à défendre à la fois le Grand Théâtre et l'Usine, le nouveau musée d'ethnographie et la Cave 12. Un moment où nous avons à choisir entre les lieux culturels, même institutionnels, et les supermarchés. Un moment où nous n'avons pas à choisir entre plusieurs cultures, mais entre la culture et la marchandise. Et contrairement à la majorité politique du Grand Conseil, nous choisissons la culture.

Lien permanent Catégories : Genève 3 commentaires

Commentaires

  • Le grand thèàtre ne doit pas ètre géré en régie direct,mais par une fondation forte controlée par la municipalité.

  • Respectons notre Grand-Théâtre, auparavant celui-ci recevait des subventions ce qui est normal, M. Mugny veut s'emparer du théâtre et le diriger. De quel droit? Il n'est pas qualifier pour cela, il ne connaît rien au théâtre. De grâce, gardons Une Fondation afin que ce soient des personnes cultivées, et " théâtreuses " qui organisent le programme afin de garder sa célébrité. Tout le monde peut aller au théâtre aujourd'hui. Ce n'est pas que des bourgeois qui se rendent au théâtre comme on le dit trop souvent. Vive notre Théâtre de Genève! Nous devrions nommer une grande figure du théâtre européen qui s'en charge. Notre Théâtre renaîtrait sur le plan européen, voire au-delà.

  • Quelques précisions s'imposent :
    1. Le Grand Théâtre reçoit toujours une subvention. Il n'a jamais cessé d'en recevoir (le "auparavant" est donc de trop). Mais l'essentiel de l'effort financier de la Ville pour le GTG est ailleurs : sur les 45 millions (en gros) que la Ville consacre chaque année au GTG, la subvention ne pèse que le tiers (toujours en gros).
    2. Patrice Mugny ne veut pas "s'emparer du Grand Théâtre" : son mandat s'achève dans six mois et il n'en revendique pas un nouveau.
    3. ça n'est pas la Fondation qui fait le programme du GTG, mais la direction.

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