Banquiers pyromanes, pompiers socialistes

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Le 7 juin, les Chambres fédérales devront se prononcer, sur injonction du Tribunal administratif fédéral, sur l'accord conclu en 2009 avec les Etats-Unis, par lequel la Suisse s'était engagée à fournir aux USA l'identité de 4450 contribuables américains titulaires de comptes dans les banques helvétiques. Pour faire passer cet accord auprès d'une majorité parlementaire impliquant le PS, le gouvernement a présenté une « feuille de route » contenant des intentions de dispositions supposées limiter les risques liés aux grandes banques, et encadrer leurs politiques de bonus par un taxation des plus somptuaires -mais sans que cela s'applique rétroactivement à l'UBS. Problème : il n'y a a priori pas de majorité parlementaire sur ces deux objets : l'UDC est opposée aux deux, le PS veut des engagements plus précis et plus contraignants, et les radicaux-libéraux ne veulent pas de réelles mesures de régulation des banques. En fait, seul le PDC est d'emblée  disposé à voter l'accord en se contentant de la « feuille de route ». Le PS acceptera-t-il, et en en faisant payer quel prix, de jouer les pompiers gouvernementaux pour « sauver l'accord UBS » ?  « Il n'y a pas d'alternative à l'accord entre la Suisse et les Etats-Unis », assure Micheline Calmny-Rey. Pour pérenniser le système bancaire, en effet, l'accord est sans alternative. Mais il y a un prix politique à payer pour que le PS  accepte de le ratifier. Or ce prix (l'encadrement du système bancaire, la limitation des bonus), la droite n'est apparemment pas encore prête à le payer au pompier socialiste...

Frais bancaires

Pour tenter de rallier le PS à  « l'accord UBS »,  le Conseil fédéral fait donc aujourd'hui mine d'envisager des mesures auxquelles il ne voyait hier pas d'intérêt (l'encadrement des banques) ou qu'il combattait franchement (la limitation des bonus), mais persiste dans son refus de prélever une taxe sur le secteur financier pour constituer un fonds de réserve en cas de nouvelle crise systémique.  En fait, le gouvernement se contente d'exprimer de bonnes intentions, sans convaincre de sa volonté de les faire suivre d'actes concrets. Il annonce bien une  « planification contraignante » du travail législatif à venir, mais ne la présentera réellement qu'en septembre prochain, et sur les bonus, les parlementaires devront se contenter de promesses, alors que les textes sont prêts... Le PS demande un peu (mais pas beaucoup) plus : des propositions précises, et des actes, comme le nouveau gouvernement de droite britannique s'y est engagé, et comme le gouvernement de droite français l'a fait, en taxant (à 50 %) les bonus. Les socialistes suisses ne vont même pas aussi loin que les libéraux anglais et que Sarkozy, mais c'est encore trop loin pour la droite radicale-libérale (pour l'UDC, on est même hors du champ de l'admissible), et pour le secteur bancaire et financier, qui joue de son poids dans l'économie (« too big to fail ») pour annoncer les pires catastrophes si on devait s'en prendre à lui. Le Conseiller fédéral Merz avait évoqué la somme astronomique de 300 milliards de francs qu'il faudrait que les collectivités publiques déboursent si l'UBS faisait faillite et laissait choir les 70'000 petites et moyennes entreprises qui dépendent des lignes de crédit qu'elle leur consent. Ensemble, l'UBS et le Crédit Suisse  « pèsent » autour de 45'000 emplois en Suisse, leurs actifs sous gestion se montaient en 2008 à 4,2 milliards, la valeur ajoutée de l'ensemble du secteur financier et bancaire suisse à 57 milliards et ses contributions fiscales (fédérales, cantonales et municipales) dix ou quinze milliards. Les banquiers peuvent donc jouer la carte de la peur -deux cartes, en fait : l'une pour défendre le secret bancaire ( « Sans secret bancaire, la place financière suisse pourrait rétrécir de moitié »), l'autre pour défendre un accord avec les USA qui avait pourtant fait grincer beaucoup de fausses dents bancaires helvétiques, mais qui est aujourd'hui le prix à payer pour que le secteur bancaire puisse se réorganiser, et trouver de nouvelles méthodes pour attirer les capitaux étrangers en fuite : la place financière suisse gère au moins un tiers de la fortune privée mondiale. Une part importante de cette masse provient de pays beaucoup plus pauvres que celui où elle arrive (le nôtre), et qui auraient le plus grand besoin de ces ressources pour assurer à leurs populations l'accès aux droits et aux services de première nécessité : l'eau potable, l'alimentation, l'énergie, les soins. Mais voilà : ces ressources fuient de chez eux, qui en ont besoin, à chez nous, qui n'en avons pas besoin, mais les attirons. Pour nous plaindre ensuite du poids du secteur qui les gère.

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