jeudi, 18 mars 2010

Pour en finir avec les « classes moyennes »

Un pâté d'alouette pour « coeur de cible »

Quoi de commun entre une petite employée et son « directeur des ressources humaines», entre un manoeuvre et un professeur, entre un avocat et une petite commerçante, entre un gardien de prison et une musicienne d'orchestre ? Ils et elles sont tous supposés faire partie de la « classe moyenne », du moins quand on la définit, bêtement, par le revenu. La définirait-on autrement (par le niveau de formation, ou par le mode de vie, par exemple) que cet agrégat improbable de catégories sociales hétérogènes ne formerait d'ailleurs toujours pas un ensemble cohérent, et certainement pas une base sociale. C'est pourtant cette nébuleuse que les partis politiques du centre et du centre-gauche, et une bonne partie des dirigeants du PS, se donnent pour « coeur de cible ». Quelle base sociale peut-on construire sur un ectoplasme ? Quel programme politique peut-on se donner qui correspondrait à la fois aux aspirations et aux droits des employés prolétarisés, des cadres embourgeoisés, des « bourgeois-bohèmes », des petits patrons et des enseignants ? Quelle stratégie pense-t-on pouvoir élaborer pour pouvoir se dire également représentants de celles et ceux que l'évolution sociale exclut et de celles et ceux qui en profitent ? Comment la gauche socialiste pourrait-elle réunir autour d'un programme qu'elle ait réellement la volonté de concerétiser, les classes populaires dont elle est supposée être la porte-parole mais qu'elle est en train de perdre, et les classes « moyennes et supérieures » qu'elle a gagnées mais qui ont beaucoup à perdre à la réalisation d'un programme socialiste ?


Une classe qui tombe toujours du côté où ça penche


A supposer que l'on puisse définir une « classe moyenne » on ne pourra certainement pas le faire en se contentant de la situer quelque part entre le bas et le haut d'un escalier social qui mènerait des classes populaires prolétarisées menacées d'exclusion sociale à une oligarchie qui dicte le rythme et choisit les victimes de cette exclusion. Ce qui semble, politiquement, socialement et culturellement, définir ce que par commodité ou facilité de langage on désignera comme des « classes moyennes », c'est leur schizophrénie, au sens le plus courant du terme, celui qui décrit une dissociation, une double étrangeté. Etre de la « classe moyenne », c'est souvent être issu des « classes populaires » et toujours redouter de s'y retrouver ; vouloir se « sortir de la masse » en se souvenant qu'on en est, vouloir se distinguer des « gens de peu » et compatir à leur situation. Les classes moyennes se rêvent grandes bourgeoises, mais n'ayant pas les moyens de l'être regardent, d'en bas, la grande bourgeoisie avec ce mélange d'envie et d'acrimonie qui, bien secoué, bien exploité, bien alimenté, construit le succès de tous les populismes. Tant qu'il a les moyens de ne pas être socialement exclu, le petit bourgeois sera le plus sûr rempart de l'ordre social et politique; dès que ces moyens lui manquent, ou qu'il craint de les perdre et de « redescendre » dans la plèbe, il deviendra contestataire -non pas contestataire du système, mais de l'infidélité du système à ses promesses. Seule une frange politiquement radicalisée de la « classe moyenne » s'opposera à un système dont la pérennité suppose l'acquiescement de cette pseudo-classe, qui peut certes être mobilisée -mais pas pour changer le jeu social, ni ses règles : seulement pour en dénoncer les tricheurs. Or un programme politique de changement a précisément pour ambition, non de faire respecter les règles du jeu social, mais de les changer et de changer le jeu lui-même. Les gagnants réels du jeu social, ceux qui en ont défini les règles de telle manière qu'elles leur permettent de gagner, arrivent généralement à ranger les classes moyennes sous leur bannière, quand ce sont des éléments de ces classes qui maintiennent l'ordre social : les servants des appareils répressifs et idéologiques d'Etat, les premiers établissant cet ordre sur les individus, les seconds l'établissant dans leur tête. La gauche veut mobiliser les classes moyennes ? Qu'elle se souvienne que quand ces classes  basculent dans l'opposition, c'est plus souvent dans le camp le plus fort que dans le camp le plus juste. Dans les années trente, nazies en Allemagne, socialistes en France, elles étaient (car elles y existaient) staliniennes en Russie. A votre avis, de quel côté penchent-elles aujourd'hui, dans nos contrées, ces classes ? du côté de la volonté de changement social ou du côté de de la récrimination populiste ?

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