mardi, 05 janvier 2010

L'extinction (à moitié) du paupérisme

Pour une décennie de lutte contre la pauvreté ?

Entre 700'000 et 900'000 personnes vivent en Suisse dans une situation de pauvreté, qui leur donne ou leur donnerait droit à l'aide sociale. Caritas a lancé à Noël une campagne, formulée dans une déclaration soutenue par une quarantaine d'organisations caritatives (et par l'église catholique) pour une « décennie de lutte contre la pauvreté », avec pour objectif la réduction de moitié du nombre de pauvres dans notre pays.  L' « extinction du paupérisme » est un bel objectif, même en se contentant de ne l'atteindre qu'à moitié. C'était d'ailleurs celui que se donnait Louis-Napoléon Bonaparte, avant de (mal) finir en Prince-président, puis Empereur. Victor Hugo : « M. Louis Bonaparte se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent qu'il y a là pour lui une sorte de champ vague, exploitable à l'ambition. (...) Quand il publia, étant à Ham, son livre sur l' Extinction du paupérisme, livre en apparence ayant pour but unique et exclusif de sonder la plaie des misères du peuple et d'indiquer les moyens de la guérir, il envoya l'ouvrage à l'un de ses amis avec ce billet qui a passé sous nos yeux : "Lisez ce travail sur le paupérisme, et dites-moi si vous pensez qu'il soit de nature à me faire du bien". » Caritas, et les organisations qui appellent à une « décennie de lutte contre la pauvreté », ne sont pas suspectes de tels calculs. Il est vrai qu'en 2010 le socialisme n'apparaît plus guère comme « une sorte de champ vague, exploitable à l'ambition », et que « l'extinction du paupérisme » lui importe désormais moins que la défense de la capacité de consommation des classes moyennes.


Combattre la pauvreté, pas les pauvres
« La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membre », proclame, bellement, le muezzin  suisse du haut de son minaret constitutionnel (le préambule de la Constitution fédérale). La force de la communauté helvétique est donc toute relative, quand au moins 7 à 9 % des habitants de la Suisse en âge de travailler vivent en-dessous du seuil de pauvreté, et que ce pourcentage ne diminue pas malgré l'augmentation des budgets d'aide sociale. Explications de Caritas: les emplois pour les personnes non qualifiées se raréfient dans tous les secteurs du fait de l'automation et, dans les services, de la généralisation de la pratique du do it yourself (faites vous-mêmes ce qu'auparavant des employés faisaient pour vous). Cette évolution s'ajoute à d'autres causes, connues : le nombre d'enfants, le lieu de domicile, les charges fiscales, le loyer, les charges sociales (en particulier les primes d'assurance-maladie), l'origine sociale, la nationalité, la situation familiale (séparations, veuvages), « accidents de vie », âge, handicap... Mais la pauvreté est d’abord une situation produite, une discrimination en conséquence de mécanismes sociaux et économiques, et non de caractéristiques personnelles. Les causes de la pauvreté relevant de l'histoire personnelle des pauvres traduisent des causes structurelles, relevant de l'organisation sociale : concentration des richesses et dégradation des termes du partage de ces richesses. Caritas demande la mise en place d'une stratégie de lutte nationale contre la pauvreté : identification des problèmes, loi-cadre au niveau fédéral, création d'entreprises sociales pour les personnes exclues du marché du travail... Tout cela est beau, et indispensable, et ce combat contre la pauvreté rompt heureusement avec la chasse aux pauvres (indigènes, étrangers ou immigrés) à laquelle on se livre dans ce pays depuis des années. Mais indispensable aussi est de commencer à s'organiser politiquement pour l'instauration d'un revenu minimum, universel et inconditionnel, assurant à toute personne la couverture de ses besoins essentiels sans autre condition que sa résidence dans l'espace politique qui garantit ce revenu. Dit avec pédanterie, c'est un « changement de paradigme »., puisque c'est passer de la lutte contre les pauvres à la lutte contre la pauvreté, de l’ « extinction du paupérisme » à l’extinction de ce qui le provoque.

01:04 Publié dans Suisse | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : caritas, pauvreté | |  Facebook | | | |

Commentaires

Merci pour cette article, nous oublions souvent que les malheurs sont juste à côté de nous.

Écrit par : La franchise | mardi, 05 janvier 2010

Je ne partage évidemment pas l'analyse de Pascal Holenweg qui ramène l'origine de la pauvreté à un certain type d'organisation sociale et aux discriminations qui en découlent. Si tel était le cas et si l'organisation sociale qu'il appelle de ses voeux correspondait aux aspirations profondes de l'être humain il y a longtemps que nous aurions réalisé une société égalitaire et communiste.
Mais il est un fait que l'Etat que nous avons construit, cet Etat qui distribue et redistribue tant et plus, se fourvoie depuis bien des décennies. Aujourd'hui le constat est cruel : les budgets sociaux sont plus élevés que jamais mais ils ont perdu largement leur sens et sont mal ciblés. Une multitude de ceux qui bénéficient des largesses de l'Etat y trouvent plutôt un certain confort et ceux qui en auraient réellement besoin ne reçoivent pas assez.
L'action de Caritas et de la CSIAS repose sur des définitions contestables de ce qu'est la pauvreté et parler de paupérisme en Suisse constitue une caricature. Mais , c'est vrai, il est temps de repenser dans ce pays riche notre manière de concevoir et d'utiliser les budgets d'aide sociale.

Écrit par : pierre kunz | mardi, 05 janvier 2010

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